En pleine crise sanitaire, toutes les infirmières ne se sentent pas en première ligne. Certaines, en cancérologie, en urologie ou en gériatrie, se disent relativement épargnées par le virus dans leur service. Alors qu’elles ont dû s’adapter et parfois déménager pour faire de la place aux lits de réanimation, elles restent au chevet de ceux dont la maladie n’a pas disparu avec l’apparition du covid-19. Témoignages.

Claire, 23 ans, est infirmière en unité de cancérologie à Lyon. Dans la même ville, Romane* est infirmière en gériatrie. Ameline, 22 ans, travaille au CHU de Montpellier dans le service d’urologie en chirurgie. Ces trois infirmières fraîchement diplômées d’État n’ont pas été réquisitionnées pour s’occuper de patients atteints du COVID 19 et continuent de travailler à temps plein pour soigner au quotidien. Mais entre ports permanents de protections, stress supplémentaire et rationnement du matériel, leur mission est devenue plus lourde qu’elle ne l’était déjà.

Une prise de conscience tardive

Les trois jeunes infirmières racontent à peu de mots près la même histoire. Début mars, le COVID 19, personne n’en parlait et les médecins disaient de ne pas s’en faire. Puis du jour au lendemain tout s’est accéléré. Ameline raconte. « Environ deux semaines avant le confinement, la cadre de santé nous a dit qu’on devait déménager tout le service. Là on a eu un déclic. » Toute son équipe est alors transférée dans une autre aile du CHU de Montpellier pour laisser place au service des maladies infectieuses. Les vingt-et-un lits d’urologie passent à seize, les chirurgies sont déprogrammées. Dans le service d’orthopédie qu’elles se retrouvent à partager avec une autre équipe, Ameline et ses collègues s’installent dans un coin pour ne gêner personne et créent une salle de soin artisanale. « Entre nous on dit qu’on fait du camping », confie Ameline en rigolant avant d’admettre : « on essaie de faire attention mais clairement dans ces conditions on ne respecte pas les distances de sécurité ». Même situation en cancérologie. Claire se rappelle qu’au début, ses supérieurs ne parlaient que d’une mauvaise grippe. « Une semaine avant le confinement, tout s’est accéléré. Je suis devenue soudainement très angoissée. On avait des réunions COVID tous les jours, l’ambiance était lourde. On a commencé à nous former à certains actes en cas de décès. »

Peur pour les autres, pas pour soi-même

À la question de savoir si elles se sont parfois senties en danger, toutes répondent la même chose.  « Sur le moment non, mais avec du recul c’est vrai que les mesures ont été prises tardivement », avoue Ameline. Pour Claire, la prise de conscience a été violente : « J’ai très vite été énervée de voir qu’on avait été en retard. J’avais honte de ne pas avoir été alertée et de ne pas avoir été capable de prévenir mes proches. » En gériatrie, Romane explique que le déclic a eu lieu lorsqu’une partie de ses patients âgés se sont retrouvés infectés sans savoir vraiment comment le virus était arrivé jusqu’à eux. « Au début je n’étais pas vraiment inquiète mais j’ai clairement sous-estimé le manque de matériel. » Résultat : elle se retrouve elle-même contaminée, forcée d’arrêter le travail et de se mettre en quarantaine.

Rationnement du matériel

Pour les trois jeunes infirmières, le manque de matériel n’a rien d’étonnant. Romane le souligne avec force : « C’est quand même grave d’être à peine diplômée et de tenir ce type de discours résigné. Depuis le début de nos études on voit le manque de moyens des hôpitaux.» Avec le recul, Claire se rappelle que les équipes soignantes ont commencé par rationner les équipements par peur de manquer. Quitte à ne pas respecter les règles de base. « Un seul masque par jour c’est grave ! La durée d’un masque c’est 4 heures maximum et nous on travaille en 8 heures. » Même situation à Montpellier, où Ameline explique qu’au début de l’épidémie seuls les malades portaient des masques. Quand enfin le port du masque devient obligatoire, on ne lui en donne qu’un seul par jour. Si à l’heure actuelle les masques se font plus nombreux, d’autres équipements commencent à manquer et les consignes continuent de changer quasi quotidiennement. Romane s’emporte : « Pas de masques, des masques, les changer, pas les changer… On a eu toutes les consignes possibles ». En ce moment c’est la pénurie de blouses imperméables qui les préoccupe. « Ça fait une semaine que les collègues lavent des blouses à usage unique en les trempant dans des bacs de désinfectant » raconte Romane. À Montpellier, Ameline rapporte la même situation : « Je me demande bien comment ils font à la blanchisserie du CHU pour laver ces blouses jetables ».

L’ambiguïté des hommages

Se sentent-elles héroïques ? Pas vraiment. « La première fois que j’ai entendu les gens applaudir ça m’a donné les larmes aux yeux. Mais je ne me sentais pas trop légitime car je n’avais pas de patients COVID » raconte Claire. À Montpellier, Ameline trouve l’initiative sympathique mais regrette que son travail ne soit reconnu que durant cette période. « Je ne me sens pas particulièrement héroïque non, c’est toute l’année que je travaille », conclue-t-elle. « Moi ce que je ressens comme seul sentiment vraiment négatif c’est de l’énervement. Je vois encore trop de gens dans les rues quand je sors du boulot et je trouve que le gouvernement ne prend pas en charge les choses correctement », explique Romane. Elle se dit néanmoins touchée par les cadeaux des restaurateurs reçus au travail et les applaudissements quotidiens. 

Pour Claire et Ameline, c’est l’après qui inquiète. « Je me demande dans quel état on va retrouver les patients à qui on a retardé leur première chimiothérapie », confie Claire. Ameline le sait déjà, les mois qui suivront le déconfinement seront très chargés. Une raison qui les pousse à accepter les encouragements qui jaillissent tous les soirs des fenêtres de leurs voisins. Claire l’avoue : « j’ai fini par me dire « et puis merde s’ils applaudissent c’est aussi pour tout ce qu’on fait les autres mois de l’année ! » »

*Prénom modifié à des fins d’anonymat

Marion Huguet