[2/2] Baisse de moral chez les infirmières : en première ligne, le COVID-19 fatigue et occupe les esprits à plein temps

Elles sont nos héroïnes du moment, ces soignantes en réanimation qui comptent rarement leurs heures et qui sont acclamées chaque soir à 20h. Si chacun salue leur dévouement, comment se sentent-elles au quotidien depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19 ? Le quotidien des infirmières en réanimation a-t-il vraiment changé ? Témoignages. 

Elles s’appellent Élodie*, Laura*, Florine Claire et Aude. Infirmières à Lyon, Strasbourg et Montpellier, elles sont depuis quelques semaines en première ligne face à la pandémie de Covid-19. Contrairement aux soignants des autres services, ces infirmières des unités de réanimation ont très vite pris conscience de la gravité de la situation. À l’hôpital Lapeyronie de Montpellier, le service de réanimation médicale auquel appartient Aude a tout de suite prévenu les soignants. « On a compris que c’était plus grave qu’une grippe lorsque les cadres nous ont parlé de possibles réquisitions de personnel. » Élodie, infirmière en réanimation dans la région lyonnaise, le confirme : l’épidémie était redoutée. « Des collègues parlaient déjà d’une probable pandémie. »

Pour Laura, infirmière qui a vu son service transformé en service Covid-19, la gravité du virus était moins connue : « J’ai sous estimé le truc, je relativisais par rapport à la grippe ». À Strasbourg, région touchée très rapidement par le virus, le service de réanimation de Florine Claire passe d’une relative sérénité à la stupeur. « En un week-end tout a basculé. En quelques jours nous avons accueilli des dizaines de patients Covid-19 dans un état critique. »

« L’hôpital ne protège plus mais ça je le sais depuis un moment »

Rapidement les choses s’organisent et le matériel ne manque pas tout de suite car les services de réanimation sont relativement bien équipés. « Nous sommes extrêmement privilégiés, nos services ont davantage de moyens. Les patients qui arrivent sont déjà malades donc on sait directement quelles précautions prendre » explique Élodie. En réanimation à Strasbourg, les premiers jours au contact du Covid-19 sont synonymes d’extrême prudence. « Au début on prenait énormément de précautions mais plus on a eu de cas plus les protections se sont allégées. On portait les masques FFP2 en permanence, maintenant c’est seulement dans certains cas. »

Dans le service de Laura, les soignants ont été bien moins protégés. Résultat : « La moitié des infirmières de mon équipe sont malades et confinées chez elles. Moralement c’est dur car on a perdu une partie de notre équipe et on enchaîne des séries plus longues pour les remplacer ». Aude souligne également l’usure morale que provoque le port permanent des protections. « Pour boire ne serait-ce qu’une seule gorgée ou pour manger, il faut changer systématiquement de masque. Tu passes toute la journée avec cette protection sur le visage. Au final tu ne bois qu’une fois sur la totalité de ton service. » L’infirmière raconte qu’elle a souvent des doutes quant à l’étanchéité des protections lorsqu’elle voit de la buée se former sur ses lunettes. Sur ce point, Élodie lance sur un ton ironique : « de toute manière l’hôpital ne protège plus mais ça je le sais depuis un moment ».

« Ça commence à être long »

De nombreux soignants ont été envoyés en renfort dans les services de réanimation, mais ils ne sont pas forcément formés aux gestes techniques. Pour Aude, cette aide est la bienvenue mais elle ajoute encore de la charge de travail : « On a mis du temps à trouver des renforts ». Laura ironise : « Forcément comme la moitié de mon équipe est malade on a dû former toutes les nouvelles infirmières ». Malgré ces difficultés supplémentaires, les soignantes se serrent les coudes pour tenir au front. Toutes affirment vouloir continuer de travailler pour « ne pas laisser leurs collègues dans la galère ». Mentalement, les quatre infirmières notent que leur spécialité est difficile toute l’année et qu’elles ont la force de tenir encore. Cependant, avec le Covid-19, l’excitation des premiers jours a fait place à la monotonie, et aux doutes.

« Ça commence à être long » confie Aude, « on a fait le tour de la maladie, on sait comment elle évolue ». Dans le service de Laura, certaines soignantes commencent même à craquer. « Nos collègues nous manquent, beaucoup de nos vieux patients n’ont même pas le droit à la réanimation. On sait qu’on va avoir beaucoup de morts. » Pour Élodie aussi la situation commence à devenir compliquée : « Nos patients vont clairement plus mal que d’habitude, on sait qu’il y aura des ruptures et qu’on ne guérira pas tout le monde ». Le nouveau coronavirus use les soignantes, et toutes savent qu’elles en ont encore pour un moment. Le moral de Florine Claire fluctue selon les jours et la situation sanitaire la pousse à se questionner. « Toutes les prises en charge se ressemblent, ce n’est pas très stimulant comme travail. Parfois, les patients sont dans un tel état critique que la poursuite des soins me pose question. » 

« On est mises sur un piédestal alors que toute l’année c’est la même galère »

Touchées par les hommages aux soignants, les quatre infirmières constatent tout de même qu’il reste encore trop de monde dans les rues. Elles ne peuvent s’empêcher d’y voir un peu d’hypocrisie. C’est le cas d’Élodie, qui en a gros sur le cœur. « Je trouve ça extrêmement hypocrite, l’hôpital est en crise depuis longtemps et on ne nous respecte pas. On est mises sur un piédestal alors que toute l’année c’est la même galère. » Pour sa part, Laura tient à souligner qu’en temps normal, les soignants « ne manifestent jamais pour les salaires mais pour avoir des moyens supplémentaires. »

La qualification héroïque ? Elles la rejettent, elles font seulement leur travail. Florine Claire confie même : « Oui parfois j’aimerais être confinée quelques jours ! Surtout quand je vois ma fiche de paye. Je prends des risques quotidiennement et c’est épuisant ». Mais impossible, les infirmières de réanimation doivent continuer de travailler pour combattre le virus. « Quand ce sera terminé, on ira au front mener une autre bataille, cette fois ci pour obtenir des conditions de travail décentes ! »

*Prénoms modifiés à des fins d’anonymat

Marion Huguet.