Algérie : la fin d’un mouvement ?

Il y a à peine un mois, Algériennes et Algériens battaient encore le pavé, célébrant le 16 février dernier les 1 an du Hirak, mouvement de contestation du régime actuel. Contestations qui ont dû s’interrompre en raison de la propagation du Covid-19 et des mesures appliquées pour l’endiguer. Aujourd’hui, ces mesures menacent la pérennité du mouvement.

Le 16 février 2020, des milliers d’Algériens se sont donnés rendez-vous Place de la Liberté, à Kherrata (300 km à l’est d’Alger), ville-berceau du Hirak, pour célébrer les 1 an du mouvement. (Crédit photo : Soraya Boubaya)

Face à la pandémie de Covid-19, certains jubilent. Si le virus continue de tuer – 367 décès (18 avril) – il a le mérite pour le gouvernement algérien de détourner le regard du peuple. Du moins, temporairement. Depuis la fermeture des lieux publics décrétée le 19 mars dans les principales wilayas (préfectures) du pays, les manifestations hebdomadaires, devenues une routine pour des millions d’Algériens, sont à l’arrêt. 

Plus de sorties hormis celles nécessaires, donc plus de marches. Une aubaine pour les tenants du pouvoir pour qui la crise sanitaire représente un moment de répit. Le confinement incarne le risque pour le Hirak de happer sa dynamique et de contribuer au maintien du statu quo. Le couvre-feu, appliqué sur l’ensemble du territoire, rappelle quant à lui les heures sombres de la décennie noire. La pandémie de Covid-19 actera-t-elle la fin d’un mouvement pourtant si porteur d’espoir apparu il y a tout juste un an ? Disparaîtra-t-il aussi vite qu’il est arrivé ?

Face à un système politique qui, en ayant recours à des arrestations multiples, tentaient durant les manifestations de faire plier le mouvement, il n’est pas anodin de penser qu’il pourrait se saisir d’une telle occasion pour le réduire à néant. À ce jour, plusieurs milliers d’arrestations ont eu lieu et une centaine de manifestants sont toujours incarcérés, selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH). Une campagne de harcèlement et d’intimidation qui se perpétue malgré l’arrêt des marches. Ce que déplore et dénonce Lyes Touati, membre du Parti socialiste des travailleurs (PST) : « Le confinement devrait être une trêve entre les deux parties mais l’État continue sa politique de répression. »

Si le combat est à l’arrêt sur le terrain, il continue en ligne. Via des petits groupes sur les réseaux sociaux, les « hirakistes » (membres du Hirak) se saisissent de la toile et font parler leur inventivité en élaborant de nouvelles manières de communiquer et de maintenir le lien. « Ce qui est suspendu, ce sont les marches, pas le Hirak », insiste Samir Larabi, journaliste et militant algérien. Et cela, les forces de l’ordre l’ont bien compris. Les attaques électroniques se multiplient depuis le début du confinement censurant ainsi les tentatives de publications.

« Le Hirak ne s’arrête pas, sa priorité est de sauver des vies » 

« Le Hirak ne s’arrête pas, sa priorité est de sauver des vies », résume Lyes Touati. Chacun y va de sa formule pour souligner que le Hirak est toujours là, sous d’autres formes. « Grâce à la solidarité, les gens tissent des liens, créent des ponts, s’unissent, ce qui sera une force pour le Hirak au sortir de la crise sanitaire », présage Samir Larabi. 

Par son pacifisme, sa capacité à s’auto-gérer ou encore sa détermination, la maturité dont fait preuve le peuple algérien durant ce mouvement suscite fascination et admiration. « La suspension du mouvement a été le fruit d’un consensus entre les manifestants qui ont pris conscience de la dangerosité du virus, bien avant que le gouvernement ne la décrète », indique Samir Larabi. 

Depuis le début de la pandémie en Algérie, la solidarité s’organise. Jeune ou plus âgé, chef d’entreprise ou employé… Tous sont à pied d’oeuvre pour lutter contre le Covid-19 et venir en aide aux plus démunis. Par des dons, confection de masques, ou mises à disposition de lieux pour accueillir les malades, chacun y contribue à sa manière.

Cette vague d’entraide permet de pallier les lacunes des services publics, notamment celui de la santé, et renforce l’image d’un mouvement déjà populaire. « Ce virus aura eu le mérite de mettre à nu le système et ses incompétences […] et les secteurs qui étaient sous valorisés, comme celui de la santé, seront au coeur de la bataille politique et des revendications du Hirak lorsque les marches reprendront », assure Abdennour Ziani, militant associatif au sein de la commune de Béjaïa, en Kabylie (200 km à l’est d’Alger).

Le temps est l’allié du mouvement. Loin de le desservir, la suspension des marches lui permet de faire ses armes : « Avec les actions solidaires qui nécessitent de l’organisation, les gens comprennent ce que signifie le mot « organisation » », et cela sera un plus pour le Hirak qui justement en manquait », relève Monsieur Ziani. 

Si le peuple est incontestablement un acteur central de la lutte contre la pandémie, les autorités algériennes jouent elles aussi le jeu. « On est positivement surpris par la gestion de l’État. Nous avons accès aux masques, le nombre de morts est relativement faible, et les prix de la nourriture n’ont pas augmenté », souligne Thillali, membre de l’association du martyr Leulmi Belkacem, mobilisée dans l’effort national. De son côté, docteure Hadjou, médecin en milieu hospitalier à Alger, note « une mobilisation sans précédent de l’État algérien. »

La période que traverse actuellement le pays est porteuse de nombreux enjeux. La crise sanitaire représente une phase clé tant pour l’État que le Hirak, qui jouent leur destin sous le regard attentif des citoyens. « Il [ l’État ] peut gagner la confiance du peuple, mais il y a encore beaucoup de choses à faire », nuance Thillali. L’occasion, peut-être, pour le gouvernement désavoué, de renouer avec son peuple. Une chose est certaine, le régime actuel est en sursis et il est attendu au tournant. 

Soraya Boubaya