Après le Covid-19, quelles perspectives pour la politique commerciale française ?

Après le déconfinement qui a débuté le 11 mai dernier, l’économie française doit maintenant se relancer. La crise sanitaire a révélé certaines failles, notamment la forte dépendance de la France vis-à-vis de l’économie chinoise. Cette prise de conscience a posé la question des relocalisations industrielles. Si le Covid-19 a permis de révéler les déséquilibres des échanges commerciaux mondiaux, où va donc la politique commerciale française ? 

« Nous voulons une économie protégée. Protection ne signifie pas protectionnisme » annonçait le ministre de l’Economie Bruno Le Maire dans le livre Vouloir Une économie pour la France publié le 5 mai, dont l’objectif est d’éclairer des directions de la revitalisation de l’économie française après la crise sanitaire du Covid-19. 

Cette déclaration intervient alors que les échanges commerciaux internationaux sont déjà sous tension. Depuis la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine en 2019, le protectionnisme, impulsé notamment par le président des Etats-Unis Donald Trump, est de plus en plus pratiqué dans le monde. Avec la pandémie du Covid-19, la situation s’aggrave : la crise économique incite les pays à avoir recours à une politique de protection de l’économie vis-à-vis de l’étranger. C’est dans ce contexte que le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Roberto Azevedo, a démissionné le jeudi 14 mai, pour « des raisons familiales ». Cette démission, au sein même d’un organisme multilatéral chargé de faire respecter les règles du libre-échange, est un coup qui exacerbe encore plus les tensions protectionnistes. Par ailleurs, la nomination des juges de son bras juridique qui règle les litiges commerciaux entre ses membres est bloquée par Washington depuis plusieurs mois. 

Dans cette situation actuelle inquiétante, la manière dont les pays devront mettre en place une « économie protégée » tout en évitant de déstabiliser le système global du libre-échange est cruciale. En France, trois axes sont déjà envisagés. 

Un contrôle plus strict des investissements non-européens

Le 29 avril dernier, Bruno Le Maire annonçait que pour une durée qui irait sans doute jusqu’à fin 2020, « le seuil de contrôle des investisseurs (non européens) prenant part dans une entreprise serait abaissé de 25 % à 10 % ». Ce seuil avait auparavant été fixé par le décret Montebourg en 2014, dont l’objectif était déjà de contrôler les investissements étrangers. 

Cette décision doit cependant être précisée et clarifiée, explique Véronique Riches-Flores, spécialiste en économie mondiale et marchés de capitaux. « Cet interventionnisme peut être négatif en créant un trop-plein de régulations. Cependant, si cette décision a pour objectif d’orienter la politique de développement industrielle de la France, par exemple en faveur d’objectifs environnementaux, cela pourrait au contraire être très positif. Pour l’instant, les investisseurs manquent complètement de visibilité sur l’orientation de la politique industrielle européenne et française », détaille la spécialiste. 

Une liste élargie des secteurs stratégiques 

La crise du coronavirus a notamment poussé le ministre Bruno Le Maire à se pencher plus précisément sur le secteur des biotechnologies. « Il est indispensable de protéger notre recherche à propos du vaccin contre le Covid », déclarait-il devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale.

La liste des secteurs stratégiques est un enjeu décisif pour protéger les intérêts fondamentaux de l’Etat et vise à protéger les entreprises des acquisitions étrangères. Elle avait déjà été régulièrement allongée par Arnaud Montebourg, ancien ministre de l’Economie, du Redressement productif et du Numérique, qui l’avait étendue aux secteurs de l’eau, de l’énergie, des transports et des télécommunications, en plus des secteurs pré-existants, à savoir la sécurité et la défense nationale. La loi Pacte de 2019 avait également mis sa pierre à l’édifice en y ajoutant la presse et la sécurité alimentaire.

La relocalisation industrielle ?

Consciente de sa dépendance économique majeure envers l’économie chinoise, la question de la relocalisation industrielle a clairement été posée en France dès le début de la pandémie. « Il nous faudra rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique », a déclaré le chef de l’Etat Emmanuel Macron dans son allocution du 13 avril.  Une direction affirmée aussi par le ministre Bruno Le Maire.

Pourtant, d’après Véronique Riches-Flores, il sera difficile d’instaurer ces fameuses relocalisations. « Elles demandent des coûts supplémentaires et les consommateurs ne voudront probablement pas payer certains biens au tarif local, qui est souvent bien plus élevé que le prix offert par l’approvisionnement du reste de monde, notamment l’Asie. En Europe, il faut qu’on s’organise de la manière la plus optimale possible pour permettre une meilleur répartition de l’emploi, des spécialités et des complémentarités » explique-t-elle. 

Alors, une démondialisation est-elle envisageable ? « Elle me paraît assez évidente, affirme Véronique Riches-Flores, c’est un mouvement qui correspond au changement structurel de nos économies et aux évolutions démocratiques. Avec notre mode de mondialisation actuel, on commence à percevoir les déséquilibres qui impactent les économies nationales. » Elle souligne également que le vieillissement de la population mondiale devra être pris en compte. « La vieillesse provoque un ralentissement de la consommation. Si on regarde les choses sous un angle purement démographique, les mécanismes de la mondialisation ont d’ailleurs déjà subi de sérieux coup d’arrêts. »  

Yiqing Qi

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

Le monde s’organise autrement, le commerce se fige, mais la planète économie a pour impératif de continuer à tourner : c’est toute la problématique à laquelle s’intéressent nos journalistes dans cette rubrique.

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