Au Brésil, les habitants des favelas se mobilisent face au coronavirus

Depuis deux semaines, le président Jair Bolsonaro ne cesse de sidérer les Brésiliens, qualifiant le Covid-19 de « grippette ». Les favelas, accoutumées à l’absence des pouvoirs publics, se mobilisent. Affiches, boucles de messagerie et collectes se multiplient pour pallier les carences des autorités.

Au Brésil, 13 millions de personnes vivent dans des favelas. Précarité économique et promiscuité rendent difficilement concevable un confinement strict. Pourtant, les initiatives de quartier émergent, à l’image de Leandro Castro à Rio, habitant de Rocinha, la plus grande favela du pays. « Avec notre association “A Rocinha resiste“, on collecte des dons pour fournir des biens de première nécessité aux habitants. Puis un questionnaire a été créé pour cibler les priorités des gens. Evidemment, la question de l’eau hante les esprits. La semaine dernière, j’ai vécu deux jours sans eau. Comment voulez-vous faire respecter les mesures hygiéniques de base ? » s’interroge l’étudiant.

Une affiche sensibilise les habitants à l’utilisation parcimonieuse de l’eau et appelle au partage avec ceux n’en disposant pas. Favela Complexo do Alemão, Rio de Janeiro – Fabio Bento

Avec 201 morts et 5717 cas confirmés, le Brésil tout entier est perdu, entre un président appelant les travailleurs à poursuivre leurs activités, et des gouverneurs imposant un à un des mesures de confinement dans leurs états. « Les premières réponses économiques, comme l’aide de 600 reais [105 euros] aux travailleurs informels ou la hausse de la bourse familiale, sont insuffisantes pour les plus précaires, souligne Rafael Soares Gonçalves, professeur à l’université pontificale de Rio et historien des favelas. On ne peut pas dire à des gens qui travaillent le matin pour manger le soir de rester à la maison, sans derrière les aider ».

Lorsque le Coronavirus a touché la première puissance économique d’Amérique Latine, dans l’imaginaire de beaucoup, il était un problème de riche. « Le virus a été apporté par des personnes revenant d’Europe. Les cas recensés se concentraient dans des quartiers très huppés, comme Barra da Tijuca à Rio, sur le front de mer », précise le professeur Soares. Les habitants des « communautés », nom donné aux favelas, se sentaient peu concernés.

L’exclusion économique rend difficile l’accès à l’information, l’irrégularité des réseaux électriques fait d’internet une source aléatoire, alors que les télés se font rares dans les foyers. Depuis une semaine, les associations locales profitent du tissu social très dense propre aux favelas pour sensibiliser les habitants.

Le collectif culturel Papo Reto accroche une banderole sur laquelle est écrit « Attention, découvrez la plante qui mettra un terme au coronavirus. Plantez votre derrière dans le canapé et restez chez vous ! » Favela Complexo do Alemão, Rio – Fabio Bento

Affiches et voitures publicitaires chargées d’enceintes ont été déployées. Rue après rue, les messages sont peints, tagués et diffusés par les hauts parleurs. A Rio, une sirène d’alerte aux inondations a même été reconvertie pour l’occasion. Si des mots clés comme #Covid19NasFavelas ont été créés, les réseaux sociaux restent secondaires face au rôle massif des boucles WhatsApp dans la lutte contre l’épidémie.

Document de sensibilisation partagé massivement sur WhatsApp et traduit en espagnol et quechua, il est diffusé dans tout le continent sud-américain – Collectif « Seja Vivo »

Au Brésil, les chaînes de télévision sont vues comme des médias de riches. « Diffuser des infos pensées pour les classes moyennes où chacun a sa chambre, où la distanciation sociale est possible n’a aucun sens, précise l’universitaire Rafael Soares Gonçalves. La densification d’une favela est telle que dix personnes peuvent vivre dans une seule et même pièce. »

« Les gens ont recommencé à regarder la télévision, s’étonne pourtant le spécialiste des favelas. C’est la première fois depuis une dizaine d’années que Globo, [la première chaîne de télévision du pays, NDLR] commence à avoir une réelle influence sur la population. » La chaîne a modifié ses programmes pour couvrir la gestion de crise de l’épidémie et, message hautement symbolique en Amérique du Sud, elle a suspendu les tournages des telenovelas.

Bolsonaro isolé

« A Rio, au lendemain du discours de Bolsonaro, il y avait beaucoup plus de monde dans les rues » se lamente Leandro Castro, à Rocinha. Le mardi 24 mars, Jair Bolsonaro fait une apparition télévisée historique. Il s’oppose au confinement et nie la gravité du Coronavirus. Deux jours plus tôt, il répond à la récession économique qui approche en signant dans la nuit un décret autorisant la suspension pour quatre mois des versements de salaires avant de l’annuler face au tollé provoqué.

« Tout ça serait plus simple si des informations contradictoires n’étaient pas diffusées à la tête de l’Etat. Bolsonaro joue un jeu étrange. Il espère pouvoir, dans quelques mois, jeter sur les gouverneurs des états la responsabilité de la crise économique. Même si il tient des discours en faveur de l’activité économique, discrètement il mobilise ses services pour lutter contre l’épidémie, souligne le professeur Soares. Par chance, on assiste à une désobéissance civile mais aussi institutionnelle. »

Maires, gouverneurs, juges et mêmes ministres, à l’image du ministère de la santé qui appelle les Brésiliens à rester chez eux, tous agissent contre les consignes du président.

« On ne peut pas s’arrêter », une campagne publicitaire du gouvernement vient d’être interdite par la justice Brésilienne.

Extrait de la vidéo de campagne gouvernementale interdite par la juge Laura Bastos Carvalho. Le slogan, « Le Brésil ne peut s’arrêter » tout comme la vidéo ont été jugés sources potentielles de « dommages irréparables pour la population »

Beaucoup regrettent que l’Eglise évangélique, médiatrice sociale de premier ordre dans les favelas, ait mis autant de temps à prendre la mesure du virus. Dans la favela de la Cité de Dieu à Rio, les narcotrafiquants ont ordonné un couvre-feu au lendemain du premier cas de coronavirus dans la favela.

De même, les milices paramilitaires feraient elles aussi usage de leur autorité sur ces quartiers abandonnés par l’Etat pour exhorter au confinement. En cette période inédite de pandémie, les leaders informels prouvent une fois encore que le contrôle des « communautés » ne relève en rien de l’État brésilien. 

Valentin Boulay