Au Tchad, l’impossible confinement

Tenaillés entre la peur de contracter le Covid-19 et la nécessité de sortir pour gagner de quoi vivre, de nombreux habitants craignent l’instauration d’un confinement généralisé.

Attroupements et poignées de mains. A l’entrée sud du marché central de la capitale N’Djamena, les gestes barrières recommandés par les autorités sont foulés au pied par les habitants. A la suite de la détection du premier cas de Covid-19 sur le sol tchadien le 19 mars, le gouvernement a décidé la fermeture des écoles, des lieux de culte, des magasins, des restaurants, des marchés pour éviter les rassemblements qui pourraient accroître les risques de propagation de la pandémie au sein de la population. Mais des petits marchés rassemblent toujours marchands ambulants et acheteurs.

S’il n’a pas encore été décidé par les autorités, la crainte de l’instauration d’un confinement de la population revient de plus en plus dans les bouches des occupants des lieux. Assise avec d’autres vendeuses devant un étal de mangues, Noudji-Arkem, jeune femme âgée de la trentaine, s’interroge. « Je suis mère célibataire, je vis en location. Comment pourrais-je nourrir mes enfants et payer mon loyer si je dois rester confinée chez moi ? Je n’ai pas un salaire à la fin du mois comme ceux qui nous disent de rester à la maison. Tout ce que j’ai, c’est ce petit commerce qui m’offre ma pitance quotidienne ». Assise à même le sol, devant son étal sur lequel sont posés des produits alimentaires et cosmétiques, Yotoudjim Florence lance le même cri d’alarme. « Je suis veuve avec huit enfants. Comment pourrais-je faire pour leur trouver à manger ? Je ne peux pas rester à la maison et voir mes enfants mourir. Je suis obligée de sortir ».

Plus loin, au parking de motos de la polyclinique Sultan Kasser, Hissein Messa, père de famille âgé de la quarantaine, s’apprête à rentrer chez lui. Pour lui, le Covid-19 est bien une réalité, et les mesures prises par le gouvernement sont justes. Mais « les conditions ne sont pas réunies pour bien respecter ces mesures », estime-t-il. « Pour limiter les sorties, il faut pouvoir faire des provisions de vivres pour quatre à cinq jours. Il te faut de l’argent mais aussi les moyens de conservation de la viande, du poisson frais ou des légumes », remarque-t-il. « L’électricité est rare, et tout le monde ne peut pas s’acheter un réfrigérateur. » Et d’ajouter : « pour limiter les risques, je demande à ma femme de rester à la maison avec les enfants, et je m’occupe moi-même des courses. »

Pour le juriste et sociologue, Sitack Beni Yombatnan, « il ne suffit pas simplement de donner des ordres. Est-ce que le gouvernement a pensé aux mesures d’accompagnement ? Il aurait fallu réfléchir à comment faire pour alléger la souffrance des gens. Or là, j’ai comme l’impression qu’on a multiplié la souffrance des gens par dix. »

Une situation qui s’aggraverait si les autorités optaient finalement pour le confinement de la population. Le Tchad compte désormais 40 cas de Covid-19 officiellement déclarés, et le gouvernement s’inquiète du retour massif des Tchadiens, des étudiants en majorité, qui vivent au Cameroun, pays voisin. Pour faire face, il a durci les mesures de surveillance. Un couvre-feu de deux semaines, décrété le 02 avril, a été prorogé pour deux autres semaines dans les zones frontalières avec le Nigeria et le Cameroun, pays fortement touchés par la pandémie.

Selon un sondage lancé par le site d’informations Tchadinfos.com et intitulé « Faut-il ordonner un confinement total à N’Djamena ? », les avis sont partagés. Dans une allocution à la Nation, le ministre d’Etat et secrétaire général à la présidence de la République, Kalzeubé Pahimi Deubet, a reparlé de cette possibilité en estimant qu’il « vaut mieux se confiner entre quatre murs pour deux semaines que de se confiner pour de bon entre quatre planches » en référence au cercueil. Si cette éventualité se concrétisait, « ce serait le chaos » avertit le sociologue Mbété Felix Nangmbatan, « car confiner la population tchadienne qui vit au jour le jour dans la précarité, c’est comme l’envoyer au cimetière ».

Narcisse Orédjé

Cet article a été réalisé en collaboration avec les étudiants de la Licence pro de journalisme multimédia à distance de l’ESJ de Lille qui s’adresse aux francophones résidant dans un pays du Sud. Vous pouvez retrouver l’intégralité de leurs travaux sur Carnet du Sud.