Avec l’épidémie, les travailleurs sans-papiers lillois sombrent dans la grande pauvreté

Population invisibilisée et précaire, les sans-papiers lillois ont été contraints d’arrêter de travailler pendant le confinement. Dépendants pour la plupart de cette unique source de revenus, ces dernières semaines d’isolement les ont tirés vers la grande pauvreté. Aujourd’hui, le retour au travail est devenu une nécessité, peu importe le salaire.

Avant l’épidémie de Covid-19, Oumayma* travaillait dans une boulangerie lilloise. Sans-papiers et non déclarée, son salaire s’élevait à 4 € de l’heure. Lorsque le confinement a été décrété par le gouvernement, “le patron m’a tout simplement dit de ne plus revenir”, témoigne la jeune marocaine qui vit en France depuis quelques années. Chômage partiel, revenu de solidarité active, aide exceptionnelle pour les foyers les plus modestes : aucune aide ne lui est accessible. “Mon moral est à zéro, je n’ai rien sur mon compte en banque.

En situation irrégulière, les personnes sans-papiers ne sont légalement pas autorisées à travailler mais souvent contraintes de le faire pour survivre. Dans la métropole lilloise, marchés, restaurants, commerces et chantiers font partie des lieux où elles peuvent travailler ponctuellement. “C’est ça ou tu ne manges pas”, explique Roland Diagne, porte-parole du Comité des sans-papiers 59. Avec le confinement, “cette économie de survie s’est effondrée, ceux qui pouvaient survivre grâce au travail au noir comme dans les marchés, c’est terminé”.

“Ça fait un mois et demi que je n’ai plus rien”

Pendant le confinement, j’ai pris le risque de faire quelques dépannages mais mon activité était très faible”, témoigne Fayed*, plombier chauffagiste en situation irrégulière arrivé d’Algérie en 2016. C’est grâce aux associations que lui, sa femme et leurs trois enfants ont pu subsister : « Chaque semaine, elles nous livraient des produits de première nécessité. Mais on a bénéficié d’aucune aide de l’État”. À Lille, les associations se sont mobilisées pour leur venir en aide, notamment via les réseaux sociaux. “C’est la solidarité qui permet à tout le monde de survivre”, abonde Roland Diagne.

Lina* aussi a subi de plein fouet le confinement. Cette Kabyle de 32 ans est arrivée en France en 2013 avec son mari français dont elle a divorcé à la suite de violences conjugales. Après avoir travaillé légalement durant plusieurs années, elle reçoit une obligation de quitter le territoire français en 2017. Depuis quelques mois, elle fait le ménage et la cuisine “au noir” dans un kebab pour moins de 5 euros de l’heure. 

Contraint de baisser le rideau avec le confinement, son patron refuse de lui payer son salaire de la première moitié de mars : “Il sait très bien que je ne peux pas le réclamer. Je suis la seule à ne pas avoir reçu ma paye parce que je suis sans-papiers et que je ne suis pas déclarée. Mais moi, j’ai besoin d’argent”, témoigne la jeune femme qui ne bénéficie pas non plus d’aide sociale. « Ça fait presque un mois et demi que je suis sans rien.” 

1,55 € de l’heure

Dans cette situation, le retour au travail devient un impératif avec le déconfinement. Certains sans-papiers, logés par des associations, ont vu leur aide alimentaire augmenter pour compenser les repas supplémentaires des enfants à la maison. Les plus autonomes cependant doivent toujours faire face à leurs charges habituelles. 

Quelqu’un m’a proposé de garder ses enfants jusqu’à la fin du mois de mai. Ça s’est fait par du bouche à oreille”, explique Lina. Le salaire ? 70 € pour une semaine de 45 heures, soit 1,55 € de l’heure. Des rémunérations encore plus faibles qu’en temps normal pour cette main d’oeuvre déjà vulnérable. 

Quand j’ai trouvé ça, je n’ai pas eu le choix”, poursuit la jeune femme, qui a subsisté durant cette période grâce à ses parents. De son côté, Fayed espère qu’il va pouvoir intensifier son activité de plombier pour payer le loyer que son propriétaire a accepté de repousser.

Double peine

Salaires non perçus, licenciements, absence de travail… Les personnes sans-papiers se retrouvent dans un état d’extrême précarité qui exacerbe leur isolement. “Toutes ces activités interrompues, c’est une perte de lien social et un mal-être qui s’accroît pour des personnes qui sont encore plus invisibles pour la société”, explique Pascal Persoons, chef de service à la fondation Armée du Salut de Lille. 

En dépit des conditions proches de l’exploitation, leur travail leur permettait pourtant une certaine autonomie. Entre quatre murs, l’angoisse de ne plus réussir à survivre a pris le pas. “J’ai l’impression que mon crâne va exploser à force de réfléchir”, avoue Oumayma qui ne peut plus envoyer d’argent à sa famille au Maroc, en plein ramadan. “Ils sont dans la misère et n’ont quasiment rien à manger là-bas.” Heureusement, elle peut compter sur ses proches. “Je m’estime chanceuse par rapport à d’autres sans-papiers”, relativise la jeune femme. 

Aux difficultés psychologiques et financières s’ajoute la peur d’un contrôle de police. “On nous demande l’attestation de sortie, mais aussi une carte d’identité que je n’ai pas”, soupire Lina, qui n’est pas sortie de chez elle depuis deux mois.

Les contrôles d’attestations de sortie ont effectivement conduit de nombreux sans-papiers lillois en centre de rétention. Si le juge des libertés avait initialement décidé de vider ces centres pour des raisons sanitaires, la cour administrative d’appel de Lille a annulé cette décision au début du confinement. Désormais, comme l’explique Me Thomas Sebbane, avocat au barreau de Lille, les sans-papiers peuvent être placés en détention à la suite d’un contrôle de police. “Ça a été la douche froide de la Cour d’appel”. “Pour nous les sans-papiers, c’est la double peine”, conclut Fayed.

*Les prénoms ont été modifiés. 

Anas Daif, Justine Daniel et Alexandre Horn