Caroline Darty, la jeune psy qui prend soin des seniors

À seulement 23 ans, Caroline Darty est neuropsychologue et s’occupe de plus d’une centaine de personnes, réparties entre hôpital et Ehpad. À peine diplômée, elle doit faire face au coronavirus et à l’anxiété qui saisit patients et résidents.

C’est à l’hôpital Robert Ballanger, à Paris, que Caroline Darty a eu une révélation : « La personne âgée, c’est le futur ! ». En plein stage de neurologie, la jeune femme ressent un coup de foudre pour les vieux, de plus en plus nombreux mais délaissés par les étudiants. « Tout le monde voulait travailler avec des enfants et des adultes ». En octobre dernier, elle prend le train pour Angoulême, où elle s’établit comme neuropsychologue. « Les petites villes souffrent [du manque de soignants] parce que personne ne veut y rester », justifie-t-elle. À 23 ans, après trois stages, Caroline se retrouve à assurer le suivi psychologique de dizaines de patients à l’hôpital de La Rochefoucauld, spécialisé en gériatrie.

Peu sûre d’elle au début, la jeune femme se rassure en consultant ses cours. À l’hôpital, son travail consiste à faire passer des tests de mémoire et de langage à des patients en convalescence, pour prévenir les maladies neurodégénératives, comme Alzheimer ou Parkinson. Elle fait aussi travailler la mémoire des patients : « les fonctions un peu fragiles, peu stimulées ».

Caroline comprend vite que son jeune âge importe peu. « Les patients, dès qu’ils voient la blouse blanche, ils savent que c’est carré. » Sa collègue psychologue clinicienne voit même dans sa jeunesse un atout : « Elle va requestionner ce que l’on fait, et pourquoi on le fait. Elle va peut-être voir des choses que je n’ai pas vues », estime Clémence Sagniez, 35 ans.

Des collègues soudés face au virus

À l’arrivée du Covid-19, Caroline sent à nouveau le stress monter. Pour éviter les contaminations, elle doit maintenant remplacer Clémence Sagniez à l’Ehpad des Flots, qui compte 80 résidents. L’établissement interdit les visites, y compris celles des proches. L’hôpital, lui, désengorge le Centre hospitalier d’Angoulême en accueillant plusieurs de ses patients. L’un d’entre eux, porteur du coronavirus, sera retransféré au CHU.

Après six semaines de confinement, le temps commence à se faire long en maison de retraite. La jeune psychologue a dû détourner certains du journal télévisé « religieusement » suivi et qui accroît leurs angoisses. « C’est un climat très anxiogène pour eux car ils sont la cible privilégiée du virus », explique Caroline. On toque plus souvent à sa porte, a-t-elle remarqué.

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À l’hôpital, elle passe au moins trente minutes avec ses patients, confinés dans leur chambre. Certains ont du mal à voir leurs soignants porter masque et blouse. « Forcément, ça fait un peu peur, reconnaît Clémence Sagniez, cela masque les émotions. On la voit à travers les yeux mais le bas du visage est plus expressif, le sourire plus rassurant. » Heureusement pour elle, Caroline a des atouts : « J’ai quand même un grand sourire, qui remonte jusqu’aux oreilles, donc on le voit même à travers le masque », jure-t-elle.

En Ehpad comme à l’hôpital, Caroline doit arborer masque et blouse. « Faire passer des entretiens dans un accoutrement pareil, ce n’est pas terrible. Il fait extrêmement chaud là-dedans », avoue-t-elle. Crédit : Caroline Darty

La neurospychologue sait qu’elle peut compter sur sa collègue en cas de problème. « On a récemment discuté d’un monsieur, à l’Ehpad des Flots, avec lequel elle était en difficulté, […] dans le pouvoir et le rapport de force », se rappelle Clémence Sagniez. À force de patience, en le prenant à part, Caroline a réussi à gagner sa confiance. Dans d’autres cas, elle n’a rien pu faire. À l’hôpital, « une patiente voulait voir son mari, en hospitalisation à domicile, raconte-t-elle. Le temps qu’on réfléchisse à quoi mettre en place, le conjoint était décédé. »

Adulée par les « petites mamies »

Quand les collègues ne suffisent plus, la jeune femme appelle sa famille, à Paris. « Elle me dit toujours : “Mais ne t’inquiète pas maman, je fais attention, je sais ce que je dois faire” », répète sa mère, Marie-Hélène Darty, âgée de 57 ans. Personne ne l’a poussée à devenir psychologue, jurent ses parents, tous deux agents d’accueil. 

Plus jeune, tous ses amis pensaient qu’elle deviendrait chanteuse. En 2016, elle avait remporté le concours de talents de l’Université Paris-Descartes (photo), avec deux reprises d’Adèle et de Christina Aguilera, ainsi qu’une chanson originale. Crédit : Association Artésienne

Au moment de décider de sa spécialité, Caroline a bien hésité un peu. Elle a interrogé son père, auquel elle se confie facilement. « Elle disait que la mort lui faisait peur, qu’il y avait les personnes âgées, les familles qui ne viennent pas », se souvient Iréné Darty, 65 ans. Il n’avait pas toutes les réponses, aussi il lui a dit : « C’est à toi d’y aller ». Caroline n’a rien regretté, semble-t-il. « Elle dit toujours qu’elle donne le sourire aux petites mamies », affirme sa sœur Annabelle, 19 ans. Il y a trois jours, l’une d’elles lui a demandé de faire semblant d’être malade, pour rester avec eux, le soir.

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Quand elle rentre chez elle, dans le centre d’Angoulême, Caroline laisse toujours ses chaussures à l’entrée. Comme tous les soignants, elle file aussitôt à la douche, et lave soigneusement ses vêtements. Il n’y a plus beaucoup de temps ensuite pour se distraire. Pourtant, pour rien au monde elle ne voudrait changer de métier. « Quand tu passes quarante minutes en consultation avec une personne, au bout de ces quarante minutes, cette personne te dit : « Je ne voulais pas voir de psychologue au début mais le fait que vous soyez passée, ça m’a fait du bien”. Ça, ça vaut tout », sourit-elle. Sûrement jusqu’aux oreilles.

Louis de Briant