Ce que nous enseignent les grandes épidémies en matière de crise économique

Les répercussions économiques de l’épidémie de Covid-19 inquiètent, et à juste titre. Les précédentes pandémies nous ont appris que leurs conséquences duraient des années, et qu’elles étaient sources de changements profonds.

Les superlatifs ne manquent pas pour décrire la crise sanitaire du Covid-19 et son corollaire économique. Le FMI prédit la plus grave récession depuis la Grande Dépression des années 1930, et parle d’un « désastre rare » à la « magnitude sans rapport avec ce dont on a eu l’expérience de notre vivant« .

Pourtant, l’humanité n’en n’est pas à sa première grande pandémie. Depuis le XIVème siècle, on dénombre 15 épidémies qui comme le Covid-19, ont causé la mort de plus de 100 000 personnes. Une étude menée par la Banque de réserve fédérale de San Fransisco, publiée il y a quelques semaines, a tenté d’estimer leurs répercussions économiques sur sur le long terme.

Les chercheurs analysent l’évolution des taux d’intérêts naturels (auxquels on a soustrait l’inflation) de six pays européens, pour comprendre comment l’économie a réagit aux pandémies. Leur constat est sans appel : les effets des crises sanitaires se font ressentir pendant une quarantaine d’années, avec des taux d’intérêt relativement bas. C’est quatre à huit fois plus long qu’une crise financière comme celle survenue en 2008, selon les auteurs.

Réaction du taux d’intérêt naturel (auquel on a soustrait l’inflation) européen à une pandémie ou à une guerre (en points de %).

Source : Jordà, et alii.

Si le taux d’intérêt naturel (auquel on a retiré les variations de l‘inflation) baisse dans les décennies suivant une pandémie, les chercheurs montrent que l’économie se comporte différemment après les guerres. Celles-ci tendraient plutôt à stimuler l’activité économique à long terme. Le choc initial et les transformations structurelles que les pandémies provoquent ont, dans certains cas, accéléré des transformations économiques et sociales.

Peste noire et augmentation des salaires

Ce fut le cas en 1348, lorsque le monde médiéval découvre la Peste noire, arrivée des régions du Tibet par le développement des routes commerciales et maritimes. “En un an, entre 25% et 30% de la population européenne de l’époque est tuée”, chiffre Boris Bove, maître de conférence en histoire médiévale à l’Université Paris-VIII. Soit entre 25 et 45 millions de personnes.

Cette violente chute démographique a des conséquences directes sur les salaires. “Les travailleurs qui ont survécu négocient leur paie à la hausse. Les salaires augmentent de 50 à 100%”, raconte Boris Bove. À tel point que le roi de l’époque, Jean le Bon, qui trouve scandaleux que ses serviteurs négocient ainsi leurs revenus, promulgue une ordonnance pour plafonner les salaires. “Il crée une sorte de revenu maximum”, sourit-il.

Enluminure du XIVème siècle illustrant les symptômes de la peste bubonique

Autre impact : la hausse de la productivité agricole. “Le monde du début du XIVème siècle est un monde plein. Avec les famines et la surpopulation, l’économie médiévale a atteint ses limites. La Peste est une solution assez radicale à ces problèmes”, explique l’historien. Tandis que les bonnes terres sont laissées vacantes et exploitées avec moins d’efforts, les mauvaises terres retournent en friche.

Dans le même temps, les villes se vident. Si les connaissances scientifiques du monde médiéval sont quasi inexistantes, la population a bien compris qu’il fallait éviter les contacts avec les malades. “Il y a un mouvement de “sauve-qui-peut” chez les nobles, qui se réfugient à la campagne, dans leur seconde demeure. C’est un comportement que l’on retrouve chez certaines élites économiques aujourd’hui”, poursuit Boris Bove.

Le flou de la Grande grippe

Les parallèles avec la situation actuelle s’arrêtent là. Nos économies, beaucoup plus complexes, interconnectées, et dépendantes du secteur des services, sont aussi mieux appuyées par les pouvoirs publics.

Plus proche de nous et pourtant beaucoup moins étudiée, l’épidémie de grippe espagnole frappe encore plus durement le monde du début du XXème siècle. “Elle parcourt le monde en trois vagues entre mars 1918 et l’été 1919, laissant sur son passage 50 à 100 millions de morts, bien plus que le premier conflit mondial (20 millions de morts, NDLR)”, relate Freddy Vinet, historien auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet, “La grande grippe – 1918 : la pire épidémie du siècle”, dans une tribune au Parisien.

Hôpital de campagne militaire américain à Aix-Les-Bains, rempli de malades de la grippe à la fin de la première guerre mondiale – National Museum of Health & Medicine

Comment les économies ont-elles encaissé ce choc ? Globalement, lors du pic de la pandémie, à la fin de l’année 1918, “les écoles ferment faute de professeurs, les usines et les transports tournent au ralenti, les récoltes restent parfois sur pied faute de bras”, énumère Freddy Vinet.

On ne sait en réalité quasiment rien des répercussions économiques de la grippe espagnole, inextricables de celles provoquées par le premier conflit mondial, et volontairement éclipsées dans une presse censurée”, regrette Philippe Verheyde, professeur d’histoire économique à l’université Paris-VIII.

Les chercheurs ont commencé à s’intéresser au sujet il y a 30 ans, mais les données restent éparses. Dans une étude de 2013, trois chercheurs se sont intéressés au cas de la Suède, pays intéressant parce que neutre durant la Grande Guerre. Ils sont formels sur deux éléments : les revenus du capital ont été lourdement touchés et, avec eux, ceux des plus riches. Selon leurs calculs, ils ont reculé de 5 % pendant la pandémie et de 6 % par la suite.

Si les plus riches sont touchés au porte-monnaie, la pauvreté favorise la contraction de la maladie. La même étude constate qu’en Suède, la pauvreté a augmenté dans les années 1920. Bref, les deux extrêmes de la répartition des richesses auraient été touchés.

Philippe Verheyde ne peut s’empêcher de constater un paradoxe. “Le Covid-19 provoque pour l’instant peu de décès (206.811 à l’échelle mondiale au 27 avril 2020), mais l’économie est très impactée”. L’universitaire parle d’un “basculement civilisationnel” : “Ce qui a primé, c’est la préservation de la vie humaine individuelle, au détriment du collectif. Avant, on privilégiait l’activité économique au détriment de quelques milliers de morts.”

Cécile Lemoine

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

Le monde s’organise autrement, le commerce se fige, mais la planète économie a pour impératif de continuer à tourner : c’est toute la problématique à laquelle s’intéressent nos journalistes dans cette rubrique.

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