Chômage partiel : 5,7 millions de salariés potentiellement concernés, les travailleurs précaires oubliés

Rue Nationale, à Lille – crédits : Alexandre Horn

Inspiré de l’exemple allemand lors de la crise de 2008, le chômage partiel vise à éviter les licenciements et préserver les compétences dans les entreprises pour accélérer la reprise de l’économie. Un dispositif phare du gouvernement pour faire face au choc actuel, qui profite peu aux travailleurs en contrats précaires.

Magasins, musées, bars, restaurants… L’épidémie n’a pas épargné ces nombreux commerces et lieux d’accueils contraints de baisser durablement leurs rideaux. Dans ces secteurs “non-essentiels”, les entreprises se retrouvent sans entrées d’argent. Les salariés, sans travail. Pour éviter une vague massive de licenciements, le gouvernement a élargi le dispositif actuel de chômage partiel. De telle sorte qu’il ne coûte presque plus rien aux entreprises en difficulté de suspendre temporairement tout ou partie du contrat de travail de leurs salariés, qui eux reçoivent une indemnité.

Habituellement, cette indemnité est en partie seulement prise en charge par l’Etat et l’employeur doit compléter pour verser au salarié environ 84 % de son salaire net (100 % pour les salariés au SMIC). Mais face à l’épidémie, la ministre du Travail Muriel Pénicaud a annoncé le 13 mars que l’Etat les prendrait intégralement en charge.

Pour comprendre le chômage partiel en vidéo : Comment le chômage partiel cherche à limiter la casse pour les entreprises

Garder les salariés

Cette réforme du dispositif est inspirée de la politique allemande face au choc de 2008. « En gardant ses salariés, ses compétences, l’Allemagne a pu repartir très vite et maintenir ses capacités de production contrairement aux autres pays qui ont eu des tas de fermetures d’entreprises », explique Bruno Ducoudré, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). C’est justement l’objectif du chômage partiel : dès que l’économie repart, les entreprises peuvent immédiatement remobiliser leurs salariés.

Le chômage partiel constitue aussi « une protection pour le salarié et un gain au niveau sociétal », explique Sandra Nevoux, économiste et auteure d’une thèse sur le sujet. Sans ce dispositif, « les personnes qui auraient été licenciées auraient été plus coûteuses à la société » : coût psychologique, allocation chômage, perte en compétences ou encore coûts liés à l’embauche pour l’entreprise. En évitant à des salariés de se retrouver sur le carreau, c’est une façon de limiter la pauvreté à moyen-terme et l’impact de la crise sur les revenus.

5,7 millions de salariés concernés ?

En France, 5,7 millions de salariés pourraient être concernés par le chômage partiel, estime ici l’OFCE, répartis entre les secteurs fermés et les secteurs qui fonctionnent encore mais qui subissent la chute brutale de l’activité économique. Soit près de 20 % des actifs français ! Dans les faits, les demandes de recours ont bel et bien explosé : au 1er avril, 3,9 millions de salariés sont déjà concernés, rapporte le ministère du Travail dans une note.

Initialement estimé à 8,5 milliards d’euros par l’Etat, le coût de cette politique pourrait plutôt atteindre 20 milliards d’euros si tous ces salariés ont recours au chômage partiel, estime l’OFCE. Un montant qui comprend le financement des indemnités et le manque à gagner en cotisations sociales.

Travailleurs précaires, « les grands perdants »

CDD de court-terme, intérimaires… « Les grands perdants de cette politique économique, ce sont tous les travailleurs précaires, constate Bruno Ducoudré, leurs contrats se sont très vite arrêtés et il n’y a plus qu’à espérer qu’ils aient travaillé assez longtemps pour ouvrir des droits au chômage. » Une situation d’autant plus fragile que la récente réforme de l’assurance chômage a fortement accru le nombre de mois de travail requis pour ouvrir ces droits : de 4 à 6 mois pour les nouveaux chômeurs et de 1 à 6 mois pour recharger ses droits.

« Dans la pratique, le chômage partiel a assez naturellement tendance à privilégier des personnes ‘en place’ : en CDI ou des contrats plus protégés que les CDD », confirme Sandra Nevoux. Sans assurance chômage, ces personnes tombent immédiatement dans les minimas sociaux à la fin de leur contrat. Mais seulement si elles ont plus de 26 ans, âge minimal pour accéder au Revenu de solidarité active (RSA).

*Propos recueilli par Justine Daniel.

Justine Daniel

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

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