Confinée seule à 80 ans : « Je ne suis pas une femme qu’on garde à l’intérieur »

Vous n’avez pas l’honneur de connaître ma grand-mère. Sur le papier, elle est plutôt vieille : 80 ans, après tout, c’est moins le berceau que le tombeau. 80 ans, c’est le combo rides-canne-dentier, avec le son de la télé en fond et quelques piques racistes de temps en temps, pour se sentir exister. Ma grand-mère, elle, n’est pas du tout comme ça. Elle est libre. Elle est plus jeune que la plupart d’entre nous. Elle n’a pas besoin de se teindre les cheveux et de porter un jean pour tromper le temps. Elle a juste besoin de sortir.

« Tu sais, je vais te dire. C’est simple : je ne suis pas une femme faite pour l’intérieur. » Sa voix ne faiblit pas mais on entend un long soupir. Depuis quinze jours, ma grand-mère Marie-José est confinée seule dans son petit appartement à Aix-en-Provence. Ses deux fenêtres, tragédie ultime, ne retiennent pas longtemps le soleil. Quant aux murs, ils l’angoissent. « Je me sens enfermée, prise au piège. C’est assez ironique, quand on sait que j’étais magistrate et que j’ai dû envoyer des gens en prison. »

« Dès que ça va mal, je sors »

Mardi 17 mars matin, alors que la France entrait en confinement à midi tapant, ma grand-mère prenait son dernier café en terrasse. « J’ai profité de ma liberté jusqu’à la dernière minute. Je sais que c’était risqué. Je suis vieille, cardiaque et j’ai des problèmes de santé à la pelle. Mais que veux-tu, c’est comme ça la liberté. Ça se prend. » Depuis, elle ne voit plus personne par crainte d’attraper ce satané coronavirus dont elle ne se remettrait probablement pas. « C’est la première fois de ma vie que je suis seule. Je n’ai pas appris comment faire. Chez moi, il y a toujours eu du monde. »

« Comment ça jamais ? Tu n’as vraiment jamais vécu seule ? » Je n’y crois pas une seconde. Tout le monde, même les angoissés du célibat, doit un jour vivre seul. Se retrouver dans un petit coin d’immeuble sous la couette à prier que la porte ne s’ouvre pas dans la nuit. « Non non je t’assure. Ça ne m’est jamais arrivé. J’ai grandi avec quatre frères. À la maison, on était huit. Et ensuite, je suis allée en foyer de jeunes filles. » Mariée dès sa sortie, enceinte faute de contraception, ma grand-mère se retrouve neuf ans plus tard avec un divorce et sept enfants dans les bras. À 50 ans, la première de ses quinze petits enfants naît. « Je n’ai jamais passé beaucoup de temps à la maison. Dès que ça va mal, je sors. En fait, j’ai toujours été un peu dépendante des autres. »

À l’arrêt

Il a fallu une crise sanitaire et un confinement pour la confronter à la solitude. « C’est angoissant de ne pas pouvoir bouger. J’ai envie de sortir, j’ai envie d’aller au théâtre, au marché, au parc, au café, dans un magasin, au restaurant. Mais tout est fermé. » Pour ne pas y penser, elle fait ce qu’elle a toujours fait : cent choses à la fois. « Je me suis lancée dans la cuisine et je suis aux fourneaux six heures par jour. Je nourris dix personnes, toutes avec des régimes différents. »

Ces bouches à nourrir, c’est nous. Ses deux filles, six de ses petits-enfants et mon père. Chaque jour, on lui dépose devant sa porte quelques produits frais qu’elle nous transforme en deux-trois mouvements. C’est elle qui a eu l’idée. « J’ai l’impression de vous aider, d’être encore utile. Mais c’est une activité névrotique : je fais ça pour ne pas avoir à me mettre en veille. Ne rien faire, ça me terrifie. »

Tout comme elle, le confinement n’est pas prêt de s’arrêter. Mais, quand bien même elle devrait rester cloîtrée encore plusieurs mois, les yeux de ma grand mère ne cesseront pas de briller. « Les retrouvailles n’en seront que plus belles », me promet-elle dans un sourire. Les retrouvailles n’en seront que plus belles.

Anne-Lyvia Tollinchi

Rubrique | Fraîche Info

Piégés entre les murs de leur jolie école toute de briques vêtue, nos rédacteurs assurent en live le suivi de l’actu française et internationale.

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