Confinés mais ouverts, les hôtels se mettent au service des populations démunies

Le 14 mars, les restaurants et cafés ont été mis à l’arrêt suite à une annonce du Premier Ministre. Si les hôtels n’étaient pas forcés à la fermeture, la plupart ont préféré interrompre leur activité, faute de client à cause du confinement et de la fermeture des frontières. Pour autant, certains ont fait le choix de rester ouverts pour accueillir un autre type de public.

« Environ 5 à 10 % des 18 000 hôtels en France sont restés ouverts pendant le confinement », confirme Franck Trouet, du Groupement National des Indépendants de l’Hôtellerie, des Cafés et Restaurants (GNI-HCR). Un choix qui n’a pas été forcément dicté par une question de rentabilité, puisque ces derniers ont rogné leurs prix, mais avant tout pour entretenir le bâtiment et maintenir une activité : « Un hôtel fermé est un hôtel qui vieillit plus vite et donc qui s’abîme plus vite, résume-t-il. On n’a jamais appris à fermer un hôtel, la situation est inédite pour la profession. » Par ailleurs, certaines professions ont très vite été demandeuses de chambres d’hôtels, comme les soignants, les routiers ou les ouvriers du BTP. Pour chaque chambre réquisitionnée par l’État, les hôteliers ont reçu une indemnisation de 60 euros, une somme qui couvre les frais fixes sans faire de marge.

Les hôteliers ont aussi fait le choix d’ouvrir pour se préparer au déconfinement et à l’après-crise ; c’est le cas de Roland Kenniger, directeur de l’Hôtel Marignan, à Paris : « L’avantage d’être ouvert, c’est de faire rentrer un peu d’argent, de préparer l’avenir et de payer les factures. On peut se préparer aux nouvelles mesures sanitaires et former notre personnel dès maintenant. » Son hôtel accueille des soignants de l’AP-HP (Assistance Publique des Hôpitaux de Paris), mais aussi des voyageurs en transit, bloqués à Paris sans pouvoir rentrer chez eux. Son chiffre d’affaire d’avril 2020 est inférieur de 20 % à celui d’avril 2019 mais il se sent encore privilégié : « J’ai la chance d’être propriétaire et exploitant, donc je ne paye pas de loyer. Mais si c’est déjà une période difficile pour moi, je n’imagine pas pour d’autres, plus fragiles. »

Des partenariats inédits d’hébergements d’urgence

Malheureusement, le confinement a conduit à une hausse des violences conjugales et intra-familiales – 36 % de plaintes supplémentaires pour violences conjugales enregistrées durant cette période. Pour faire face à ce besoin d’hébergements d’urgence, les associations se sont tournées vers les hôtels dont l’anonymat et le personnel garantissent la sécurité des personnes en détresse.

Le 24 mars, le groupe hôtelier Accor a mis en place une plateforme baptisée CEDA (Coronavirus Emergency Desk Accor) en lien avec une centaine d’associations (notamment celles qui aident les femmes victimes de violence ou en situation de grande précarité), pour leur proposer des chambres à prix coûtant. Les hôtels Accor ont ainsi accueilli des soignants, mais aussi des femmes victimes de violence, des personnes sans domicile fixe et des conjoints violents sous le coup d’une mesure d’éviction du domicile. En tout, plus de 66 000 nuitées sur tout le territoire ont été traitées depuis le 24 mars. 

La Fondation des Femmes a financé près d’un millier de nuits d’hôtels à des femmes et leurs enfants, grâce à une collecte de dons : « Depuis le début du confinement, nous avons collecté plus de deux millions d’euros, la générosité a été incroyable ! » se réjouit Céline Dubois, en charge de ce partenariat pour la fondation. Une cagnotte qui finance l’opération #ToutesSolidaires, qui comprend l’hébergement d’urgence, mais aussi l’achat de produits de première nécessité et un fond de roulement. L’hébergement à l’hôtel étant une solution temporaire, la Fondation accompagne aussi les femmes à travers un suivi psychologique et social pour les aider à reconstruire leur vie. Malgré la fin du confinement, les besoins d’hébergement d’urgence n’ont pas faibli : « Le déconfinement permet à certaines femmes enfermées avec leurs agresseurs d’avoir enfin l’opportunité de contacter les associations pour être aidées et mises à l’abri. » Le partenariat avec le groupe Accor a donc été prolongé jusqu’en août.

Le groupe SOS a hébergé 85 conjoints violents sous le coup d’une procédure d’éviction, à la fois dans des structures classiques d’hébergement d’urgence et dans des hôtels Accor. Cette procédure judiciaire permet ainsi aux femmes victimes de ne pas avoir à fuir leur domicile, mais plutôt d’éloigner leur conjoint violent. Pour le moment, le partenariat est reconduit jusqu’à la fin de l’état d’urgence sanitaire.

La fondation Le Refuge – qui aide des jeunes LGBT+ chassés de chez eux – a, quant à elle, noué un partenariat jusqu’au 31 mai avec la chaîne d’appart-hôtel MisterBNB : « Les violences envers les jeunes LBGT+ ont aussi augmenté pendant le confinement car ils se sont retrouvés enfermés avec des familles homophobes ou transphobes », explique Carole Donnée, déléguée de l’antenne de Lille. Une ligne d’écoute spécifique a été mise en place pour agir très rapidement : « Parfois, un jeune appelait le matin et pouvait être hébergé le soir même. » Si pendant le confinement, les dons privés ont baissé de 40 %, MisterBNB a accepté de fournir des chambres gratuitement à la fondation. En tout, une quarantaine de jeunes sur la France entière a pu être hébergée pendant le confinement. « La priorité est de protéger ces jeunes, de leur éviter d’être à la rue et de leur apporter un suivi psychologique. Malgré le confinement, on les appelait tous les jours pour qu’ils se sentent encadrés et soutenus. »

Voir aussi : Pendant la crise du Covid-19, de nouvelles LGBTphobies

Un secteur durement impacté par le Covid-19

Les hôtels ont dû mettre en place des protocoles sanitaires stricts pendant le confinement. « On a formé notre personnel à appliquer les distanciations, à respecter les mesures sanitaires, et surtout à ne plus rien laisser traîner dans les couloirs, même lorsqu’ils nettoient une chambre », explique Roland Kenniger. Gel hydroalcoolique mis à disposition, accès aux parties communes limité, masque distribué aux clients, distanciation sociale, les mesures n’ont pas tardé à être appliquées dans les établissements.

De leur côté, les clients reçoivent un kit d’hygiène, mais aussi quelques produits essentiels de la part des associations « car certaines femmes n’ont rien lorsqu’elles quittent leur domicile », précise Céline Dubois. Pour les repas, soit les associations fournissent une aide alimentaire – comme Le Refuge qui est aidé par la Banque Alimentaire – soit les hôtels s’en chargent eux-mêmes : le groupe Accor a rouvert certaines de ses cuisines pendant le confinement et a également distribué plus de 6 000 repas aux hôpitaux.

Pour autant, si une grande partie du secteur de l’hôtellerie et de la restauration a trouvé des solutions pour faire perdurer son activité, la situation n’est pas au beau fixe : Franck Trouet attend des mesures d’accompagnement pour protéger un secteur touché de plein fouet par la crise et un protocole sanitaire réalisable. Le principal point de crispation : la règle des quatre mètres carrés (un mètre de chaque côté), inapplicable dans les restaurants ou les bars. Par ailleurs, certains parlent d’abandonner : « Déjà 11 à 17 % des professionnels (hôtels, cafés et restaurants confondus) en l’espace d’un mois ont annoncé jeter l’éponge et fermer boutique car les mesures annoncées ne leur permettent pas de s’en sortir. »

Phéline Leloir-Duault