Covid-19 : le calvaire des sourds en Afrique

Le Covid-19 a accentué l’isolement dont souffrent les sourds sur le continent africain. Les informations leur demeurent difficiles d’accès. Le Gabon et la Côte d’Ivoire essaient tant bien que mal de relever le défi. Le Sénégal reste, lui, à la traine.

Discours du président Macky Sall du 23 mars 2020 annonçant l’État d’urgence en réponse à la pandémie du covid-19. Un interprète en langue des signes non perceptible, car caché par une bande qui apparaissait toutes les 5 minutes. Crédit photo / capture d’écran.

« Nous vivons un véritable calvaire en ce moment. Ici, tous les débats,  les émissions et les points de situations sont traduits en wolof, deuxième langue nationale. Mais rien pour nous, les sourds », déplore, visiblement à bout, la jeune sénégalaise, Emily Mendy. « Au début de la pandémie, nous avions un interprète à la télévision pour les points de situation. Il a disparu. Le journal télévisé n’est pas traduit en langue des signes. »

Estimés à environ 170 000, au Sénégal, les sourds, comme dans plusieurs pays africains, y sont considérés comme des parias. Leur accessibilité à l’information ne semble pas être une priorité pour les autorités. Rares sont les parents de sourd qui connaissent la langue des signes Peu instruits, ils vivent dans une véritable précarité qui ne leur laisse pas ou peu accès à internet. Cette barrière de communication au sein des familles et de la société en générale les emmène à vivre en autarcie. « Nous restons dans le flou total. Tournant en rond sans savoir ce qui se passe autour » regrette Emily.

Et les conséquences peuvent être lourdes. Quand l’État a décidé de décréter un état d’urgence et un couvre-feu applicable dès le lendemain, aucune communication vis-à-vis des sourds n’a été mise en place. Certains d’entre eux se sont fait bastonner le premier soir pour violation du couvre-feu. La même situation est survenue lors de l’instauration du port obligatoire de masque. Nombreux sont ceux qui se ont été verbalisés pour non-port de masque.

De la même façon, si la télé-éducation a pris le relais des écoles, aucune mesure spécifique n’a été prise pour les sourds. Les élèves sont livrés à eux même.

Selon Ousmane Diao, président de l’association nationale des sourds sénégalais, la disparition de l’interprète serait dû à un manque de volonté de la part du ministère de l’Action sociale. Selon le ministère de la Santé, « vue que nous prônons la distanciation sociale, il convient de montrer l’exemple. La présence de l’interprète à coté peut prêter à confusion. » Ils ne savent pas que l’interprète peut être filmé dans une autre cabine ou bien même un ou deux mètres plus loin.

La Côte d’Ivoire, avec environ 500 000 sourds, enregistre  quelques avancées grâce au dynamisme de ses leaders sourds. Le journal de 13 heures est traduit en langue des signes depuis près d’une décennie. Depuis la mi-avril, l’école en ligne pour les sourds est une réalité grâce au plaidoyer de SWB-CI, ONG créée par un sourd, Sanogo Yédè.  Cependant Ouattara Yégéléworo président  de l’association nationale des sourds continue les plaidoyers pour que le journal de 20 heures ainsi que les messages de sensibilisations soient traduits en langue des signes.

Journal télévisé de la chaine de télévision nationale avec un interprète bien visible Crédit photo / Capture d’écran.

Le Gabon est le mieux positionné en matière d’accessibilité à l’information pour environ 7 200 sourds. Les interprètes sont omniprésents. Leur apparition dans les médias vient d’initiatives individuelles de personnes soucieuses de rendre l’information accessible. Trois jeunes interprètes formés sur le tas ont effectué des démarches auprès de directeurs de télévisions. L’engagement de la première dame Sylvia Bongo constitue une facilitation. Elle ne cesse de multiplier les actions en leur faveur. Sa fondation œuvre pour leur bien-être.

En témoigne Ibrahim Adjagbe, président de l’association gabonaise omnisport : « Nous sommes pris en compte dans toutes les mesures du gouvernement ce qui rend moins difficile le confinement. Nous bénéficions d’aides alimentaires. Quatorze familles des sourds ont été relogées la semaine dernière, se réjouit-il. Et d’ajouter que les interprètes en langue des signes sont présents à la télé. Cela nous permet de recevoir les informations en temps réels. Nous en sommes là grâce à notre première dame Sylvia Bongo qui défend toujours notre cause ».

Au Sénégal, on en est encore loin. Le métier d’interprète en langue des signes ne bénéficie d’ailleurs toujours pas d’une reconnaissance par des textes juridiques. Pourtant, l’accessibilité à l’information en temps de crise sociale constitue un enjeu crucial d’intégration des déficients auditifs au-delà de leur seul cercle de sourds. En attendant, Emily n’attend qu’une seule chose : « sortir pour voir mes amis ».

Naomie Koffi

Cet article a été réalisé en collaboration avec les étudiants de la Licence pro de journalisme multimédia à distance de l’ESJ de Lille qui s’adresse aux francophones résidant dans un pays du Sud. Vous pouvez retrouver l’intégralité de leurs travaux sur Carnet du Sud.