Covid-19 : retour sur deux mois de bouleversements économiques

La mise en place de mesures drastiques de confinement ont mis l’économie mondiale à rude épreuve. Les journalistes de la rubrique économie ont tenté d’analyser et d’expliquer les conséquences économiques de la pandémie. À cette occasion, de nombreuses questions ont été soulevées. Alors, que retenir des bouleversements qu’a connus et que pourra connaître la planète ?

Nombreux sont ceux qui ont comparé la crise économique actuelle à celle de 2008. L’analyse du vocabulaire économique en lien avec le coronavirus nous apprend que c’est une crise endogène qui frappe actuellement le monde : elle est liée à un facteur extérieur à l’économie – le Covid-19. La crise de 2008 était au contraire inhérente à l’économie.  

C’est bien le coronavirus et les mesures de confinement qui ont suivi sa propagation qui ont, cette fois, mis à mal l’économie. Elles ont eu des conséquences sans précédents sur certains secteurs, comme par exemple celui des médias. Sylvia Tassan Toffola, Directrice Générale de TF1 Publicité, à propos de la chute des revenus publicitaires dans les médias nous expliquait : « Cette crise, c’est du jamais vu pour le secteur de la publicité. Même en 2008 les impacts étaient moins forts. »

Le secteur du transport aérien a aussi été durement touché, surtout que les avions au sol demandent une maintenance permanente comme l’a souligné un pilote d’Air France : « Les derniers modèles d’avions sont bardés d’électronique et doivent suivre un programme d’entretien. Il faut les mettre régulièrement sous tension, démarrer les moteurs … C’est de la perte d’argent quand ils sont à l’arrêt, c’est sûr. » Moins de déplacements, et donc moins de besoins en essence ont ainsi fait chuter les prix du pétrole. Au Venezuela, pays exportateur, « une demande très faible et une offre excédentaire ont fait chuter le prix à moins d’un quart de son prix moyen de 2019 », nous expliquait l’économiste vénézuélien José Morales-Arilla.

Des aides massives de l’État

Face à cette paralysie de l’économie, des solutions ont dû être trouvées, notamment en France avec le recours massif au chômage partiel.  Un grand nombre d’entreprises ont dû choisir ce dispositif pour tenter de conserver leurs employés et mettre en pause leur activité. Le chômage partiel, inspiré de l’exemple allemand déployé face à la crise de 2008, n’est toutefois que peu favorable aux travailleurs précaires en marge du marché du travail : « Leurs contrats se sont très vite arrêtés et il n’y a plus qu’à espérer qu’ils aient travaillé assez longtemps pour ouvrir des droits au chômage », nous a expliqué Bruno Ducoudré, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (Ofce).

L’Etat a mis en place de nombreux dispositifs d’aide pour palier la crise économique due au virus.

Ces aides de l’Etat ont ouvert la porte à de nombreuses fraudes. Retrouver la trace de ces abus relève quasiment de l’impossible. Un syndicaliste de la Dirrecte, Camille Planchenault, se sentait déjà démuni face à l’ampleur de la tâche : « Aucune instruction n’a été donnée, et aucune réflexion n’est menée à ce sujet […] c’est difficile de dire s’il y a beaucoup d’entreprises frauduleuses. Mais ce n’est clairement pas anecdotique. » 

Les aides massives des États pour tenter de maintenir l’économie à flot ne sont pas sans conséquences. Eric Dor, directeur de recherches à l’IESEG, a prévenu que « les déficits publics sont en train d’exploser. Les revenus de l’Etat diminuent mais ses dépenses, elles, sont énormes pour répondre à la crise. Bercy anticipe une dette publique stratosphérique. » La Banque Centrale Européenne est aussi sur le front comme nous l’explique le chercheur. Sa stratégie, injecter massivement des liquidités dans l’économie, fait ressurgir les désaccords européens liés à l’essence même de l’union monétaire.

Le monde d’après, comme celui d’avant ? 

À l’heure du déconfinement, à quoi s’attendre pour le « monde d’après » ? Dès le mois de mars, la question de l’écologie potentiellement sacrifiée au prix de la relance économique s’est posée, notamment concernant le Green Deal européen. En effet, au siège d’une multinationale pro-Green Deal, on craignait une reprise de l’activité économique « comme avant », un « business as usual » tout aussi émetteur en CO2 et dépendant en énergies fossiles qu’avant la crise du coronavirus. 

Avec la peur de la contamination par l’argent liquide, l’avenir du cash pourrait être compromis. Selon Jérôme Blanc, spécialiste de l’histoire des pensées monétaires, « le phénomène de réduction d’utilisation du cash lié à l’épidémie de Covid-19 est conjoncturel, mais il devrait quand même faciliter la tâche de ceux comme MasterCard, Facebook ou les banques privées, qui veulent que le cash disparaisse. »

Du côté des journalistes pigistes, l’espoir d’un changement dans leurs conditions de travail post-confinement a été nourri par la publication d’un décret sur les conditions de chômage des pigistes. Emilie Gillet, membre de l’association Profession : pigiste confiait à Rue des confinés : « Ça va certainement nous servir par la suite. Les avocats vont pouvoir se saisir des critères du décret. C’est super intéressant, ça peut faire jurisprudence. »

La crise sanitaire a relancé le débat sur la (non) gratuité des protections hygiéniques. (/Fanny Ruz-Guindos-Artigue)

Enfin, le déconfinement serait-il l’occasion de relancer le débat sur la gratuité des protections hygiéniques, souvent comparée à celle éventuelle des masques ? Pour certaines économistes comme Catherine Sofer, professeure émérite d’économie à Paris-1-Panthéon Sorbonne, « aussi indispensables soit-elles, les protections périodiques ne génèrent pas d’externalités positives. Elles ne justifient donc pas d’aide généralisée et encore moins la gratuité. »

Remettre les gaz

Maintenant que les mesures de confinement se lèvent petit à petit, il faut relancer l’économie. Mais de quelle manière, et surtout, comment connaître exactement l’impact de cette crise santaire ? Bruno Cavalier, chef économiste d’Oddo BHF, estime que, « à ce stade, il paraît prématuré d’affirmer que le coronavirus aura des effets persistants sur le potentiel de croissance. Le choc est certes d’une brutalité rare, mais sa durée devrait se mesurer en mois, non en années et a fortiori en décennies. »

La crise a révélé de nombreuses failles dans l’industrie française, notamment la dépendance de la France vis à vis de la Chine pour la production de masques. Cela pose la question d’un éventuel protectionnisme économique et des relocalisations industrielles mais plus largement, celle d’une remise en cause de la mondialisation. Selon Véronique Riches-Flores, spécialiste en économie mondiale et en marché des capitaux, « la vieillesse provoque un ralentissement de la consommation. Si on regarde les choses sous un angle purement démographique, les mécanismes de la mondialisation ont d’ailleurs déjà subi de sérieux coup d’arrêts. »

Beaucoup d’interrogations subsistent à l’heure où nous écrivons cet article. Nous ne savons pas si nos modes de fonctionnement économiques seront profondément remis en cause après la pandémie et à quoi ressemblera le monde d’après. Cependant, nous espérons avoir pu contribuer à la compréhension du monde actuel, un monde complexe et interconnecté. 

C’est ainsi que s’achève la rubrique économie de la Rue des confinés, à laquelle ont contribué : Louise Sallé, Justine Daniel, Valentin Boulay, Marion Huguet, Jules Hauss, Baptiste Queuche, Cécile Lemoine, Théo Moy, Yiqing Qi, Anna Lippert, Diana Buitrago, Pierre-Henri Girard-Claudon, Fanny Ruz-Guindos-Artigue.

Anna Lippert et Marion Huguet

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

Le monde s’organise autrement, le commerce se fige, mais la planète économie a pour impératif de continuer à tourner : c’est toute la problématique à laquelle s’intéressent nos journalistes dans cette rubrique.

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