Dans la campagne camerounaise, la lutte contre les idées reçues sur le coronavirus

Dans certaines localités reculées du Cameroun, le Covid-19 est perçu comme une maladie de l’Occident. La population tarde à prendre conscience du danger. Autorités administratives, leaders religieux et traditionnels multiplient les campagnes de sensibilisation.

Asta Lay a l’air contrarié. Vendeuse de légumes frais au marché hebdomadaire de Ngan-Ha, localité du département de la Vina, dans l’Adamaoua, l’une des trois régions septentrionales du Cameroun, elle est remontée contre l’attitude de certaines de ses voisines de table. La jeune dame, âgée de 32 ans tente en vain de convaincre les vendeuses à proximité d’elle. « Le coronavirus existe. Il est bien réel », lance-t-elle d’un voix sèche. « Nous ferons mieux de prendre cette maladie très au sérieux. Protégeons-nous et protégeons nos familles. »

Alors qu’elle multiplie les messages de sensibilisation, elle est stoppée net par une voix monocorde sortie soudainement : « C’est une invention des Blancs », réplique Mamma Mayramou, vendeuse de tomates. Assise à même le sol, elle poursuit : « Ils ont inventé leur chose là-bas. Ça ne nous regarde pas. Ils font ça pour nous faire peur. » Une discussion houleuse s’en suit. Chacune des femmes veut persuader le groupe des vendeuses. Des scènes comme celle-ci sont régulières dans cette localité distante de 700 kilomètres de la capitale camerounaise. Pour certains habitants, cette pandémie est un « châtiment divin ». « Dieu est entrain de sanctionner les égarements des êtres humains », estime Halidou Djingui, commerçant au marché hebdomadaire de Ngan-Ha.

Pour tordre le cou aux idées reçus sur le Covid-19 et lutter contre l’insouciance des populations locales, les autorités de Ngan-Ha ont mis sur pied une caravane de sensibilisation. L’équipe mobile constituée de 15 jeunes « sillonne tous les villages de l’arrondissement afin d’expliquer aux populations l’urgence de se protéger », explique Idriss Amine Ndessey, mobilisateur communautaire. Dans les allées du marché, le jeune homme se faufile au milieu des étales, s’arrête de temps en temps, toujours avenant, pour expliquer aux commerçants « les dangers du coronavirus ». Le sensibilisateur profite de son haut-parleur pour attirer l’attention de la population. « Notre mission, c’est de faire comprendre aux populations que le Corona est une maladie qui touche tout le monde. Et, qu’elle se transmet par simple contact et par voie respiratoire », explique-t-il. 

A la sortie de la ville, un groupe de personne est assis sous un manguier. Le coronavirus est là aussi sur toutes les lèvres. Aladji Bobbo Amadou Rasta, artiste musicien originaire de Ngan Ha et leader d’opinion dans la localité, exhorte ses interlocuteurs à s’informer sur les ravages du Covid-19. Pour cela, lui se rue sur les outils de communications. « Je suis scotché au quotidien à mon poste téléviseur, je parcours les réseaux sociaux et écoute la radio pour ne rien rater de ce qui se dit autour du coronavirus », liste-il. « Mais, regrette-t-il, trop de fausses informations circulent sur les réseaux sociaux au sujet du corona ».

Comme lui, Amadou Nassouroune se sépare presque jamais de son poste radio. « C’est important d’écouter les messages de sensibilisation, insiste ce père de famille, les responsables de la santé nous disent qu’il faut régulièrement se laver les mains avec du savon, éternuer dans son coude et porter des masques de protection. Le fait de voir des gens mourir par centaines chaque jour à la télé fait non seulement peur, mais nous interpelle aussi sur la gravité de la situation », juge-t-il.

Pour les leaders religieux et traditionnels locaux, la population prend progressivement conscience du danger qui la guette. Debout, devant son palais royal, le chef supérieur de la communauté Mboum mobilise ses sujets. Accompagné des membres de sa cour, il veut attirer l’attention de sa population sur la nécessité de prendre la menace sanitaire au sérieux. « Au début, c’était difficile, reconnaît Sa Majesté Salihou Saoumboum. Beaucoup de personnes croyaient que le Covid-19 ne concernait que les pays européens et asiatiques. Mais au fil des jours, elles comprennent que tout le monde peut attraper cette maladie ».

Pour faire face à la propagation du Covid-19, les autorités locales appliquent la stratégie de riposte mise sur pied par le gouvernement. Tous les établissements scolaires sont fermés, les rassemblements de plus de 50 personnes sont proscrits, les compétitions sportives sont reportées. Les populations sont invitées à observer strictement les mesures d’hygiène, notamment, le lavage des mains au savon, le port des masques et éviter les contacts rapprochés. D’après le sous-préfet de la localité, Bissa Fabrice Yves, « il est question pour nous de faire comprendre à la population que le Covid est une réalité. Et il faut former un bloc en respectant les consignes du gouvernement. »

Le 17 avril, le gouverneur de la région de l’Adamaoua, Kildadi Boukar, a annoncé un premier cas de Covid-19 à Ngaoundéré, le chef-lieu de la région. Selon l’autorité administrative, il s’agit d’un habitant de la ville de retour de Dubaï. Alors que les frontières sont officiellement fermées, il a transité clandestinement par le Nigeria pour entrer au Cameroun par la route. La maison du malade, où il est confiné actuellement, a été décontaminée. Ses proches ont été testés et isolés. Deux cas de Covid-19 ont été détectés.

Au service des urgences de l’hôpital régional de Ngaoundéré, le personnel est en alerte maximale. « Une salle d’isolement entièrement équipée est aménagée pour une prise en charge rapide et efficace des éventuels cas suspects », a rassuré Zakary Yaou Aladji, délégué régional de la santé publique de l’Adamaoua. Pourtant, sur place, le manque de matériel médical est criant. « Nous attendons toujours des respirateurs, confie une source médicale, et le ministère de la Santé nous a promis que les kits de test étaient en voie d’acheminement. »

Aboubakar Dewa

Cet article a été réalisé en collaboration avec les étudiants de la Licence pro de journalisme multimédia à distance de l’ESJ de Lille qui s’adresse aux francophones résidant dans un pays du Sud. Vous pouvez retrouver l’intégralité de leurs travaux sur Carnet du Sud.