En prison, la culture cherche sa place

Depuis le 11 mai, les prisons se déconfinent progressivement. Les parloirs ouvrent à nouveau, mais les interventions extérieures restent suspendues. Dans certains établissements, la situation a été l’occasion d’innover pour assurer la continuité de l’accès à la culture.

Certains ont rapproché l’expérience du confinement de celle de la détention. Toutefois, la chercheuse Gwenola Ricordeau le rappelle dans un article publié par The Conversation, « la comparaison est hasardeuse au regard de l’extrême sévérité de certains régimes de détention. En fait, l’expérience du confinement se rapproche plutôt de celle de l’assignation à résidence – même si la nature de l’expérience est profondément influencée par sa durée ».

Tandis que les contenus culturels fleurissent en ligne pour divertir et instruire les Français confinés, les personnes détenues souffrent en effet d’un double isolement. Elles dénoncent une « prison dans la prison », privées d’Internet, souvent confinées seules en cellule sans accès aux espaces communs, avec la télévision comme seule source de divertissement et d’information. « Elles m’ont raconté un vrai pétage de plomb lié à la solitude. Pendant les 15 premiers jours, elles étaient quasiment 24 heures sur 24 dans leurs cellules de 9 m² », raconte Alain Faure, responsable du projet Citad’Elles, un magazine créé par des femmes détenues à la maison d’arrêt de Rennes et qui échange régulièrement par courrier avec des détenues.

Lire aussi : De la prison à la maison : retour à la case départ

Pourtant, selon le Règlement Pénitentiaire Européen (RPE), « des activités récréatives – comprenant notamment du sport, des jeux, des activités culturelles, des passe-temps […] – doivent être proposées aux détenus ». Les bibliothèques sont des équipements obligatoires dans les prisons. Alors, à distance, les intervenants culturels en milieu pénitentiaire se sont organisés.

Réinventer l’accès à la culture

A l’annonce du confinement, Marion Barbeau, chargée de mission lecture-justice pour le service culturel de la Ligue de l’enseignement des Pays de la Loire, a vu tous ses projets de long cours annulés. Plus d’ateliers, de concerts, d’ateliers d’écriture, ni de musique. Avec ses collaboratrices, elle a organisé un système de bibliothèques ambulantes dans plusieurs établissements de la région. « Être en prison, c’est une privation de liberté, mais ça ne doit pas être une privation de tous les droits », rappelle-t-elle. 

À la maison d’arrêt de Nantes, la première où ce dispositif a été mis en œuvre fin mars, les personnes détenues reçoivent une fiche sur laquelle ils peuvent inscrire leurs souhaits (titres, auteurs, thématiques). Les ouvrages leur sont ensuite livrés en cellule. Après leur consultation, ils restent en quarantaine pendant cinq jours. « On a fait de notre mieux pour soulager les détenus et pour continuer à exercer notre métier pendant le confinement », confie la coordinatrice. 

Ce dispositif, qui est possible grâce aux auxiliaires de bibliothèque, personnes détenues qui s’occupent de ces équipements pénitentiaires, a été également mis en place au centre de détention de Nantes. Les maisons d’arrêt du Mans et d’Angers réfléchissent aussi à l’adopter, si les conditions logistiques le permettent, en attendant la réouverture des bibliothèque à tous les détenus.

D’autres initiatives devraient, elles, se maintenir même après la reprise des activités extérieures en prison. Le service culture-justice de la Ligue de l’enseignement en Bretagne a mis en place une « Gazette des coordinatrices socioculturelle » dans plusieurs établissements de la région. « Une gazette bimensuelle de ce type, ça n’existait pas en prison, et ça plaît ! C’est un projet qui a été pensé dans l’urgence et à distance, mais qui va certainement durer », se réjouit Élise Gosselin, qui y est chargée de mission. On y trouve des informations pratiques (les modalités d’emprunt de livres par exemple), des contenus culturels comme des paroles de rap ou des tableaux, et des jeux. 

Repenser la place de la culture en prison

Au début du confinement, dans la majorité des établissements, la culture n’a pas été une priorité. Il fallait d’abord gérer l’urgence : la politique de réduction de la population carcérale de la garde des Sceaux et l’adaptation aux mesures sanitaires ont occupé les personnels pénitentiaires. Cependant, sur le terrain, le besoin de culture s’est fait ressentir. « Les SPIP [Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, ndlr] nous ont demandé de reprendre au plus vite les activités culturelles, parce qu’ils perçoivent une forte demande de la part des détenus, analyse Élise Gosselin. Depuis mi-avril, ils réalisent à quel point la culture est une soupape importante et qu’elle est loin d’être optionnelle. »

Certains directeurs d’établissement l’ont vite compris et ont rapidement mis l’accent sur l’accès culturel pour que les personnes détenues vivent mieux le confinement. Les auxiliaires de bibliothèque ayant été libérés à la suite des annonces gouvernementales, le directeur de la maison d’arrêt de Saint Malo a mené lui-même les distributions de livres, raconte Élise Gosselin. Au centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, la directrice a insisté pour maintenir la publication du magazine Citad’Elles du mois de mai. « Elle a voulu qu’on puisse apporter un vent de fraîcheur depuis l’extérieur », explique Alain Faure, qui coordonne le projet avec des groupes de 12 à 15 détenues. Un accès spécial aux salles informatiques a été aménagé pour que quatre d’entre elles puissent finaliser les derniers articles. Grâce à leur travail, le magazine de 60 pages a été distribué vendredi 15 mai.

Le confinement a aussi été l’occasion d’une réflexion plus globale sur les canaux de diffusion de la culture en prison. « On essaie de passer des concerts de l’Opéra de Normandie ou de scènes de musiques actuelles sur les télévisions via les canaux vidéo internes (CVI), raconte Élise Gosselin. Mais cela prend beaucoup de temps car le matériel est vétuste. » La restauration des CVI, en projet depuis longtemps, était régulièrement repoussée en raison de la complexité de sa mise en place. « Ce dossier va devenir une priorité, car on s’est rendu compte que car sans activités extérieures, il ne reste aux détenus que la télévision », admet-elle.

C’est la raison pour laquelle le magazine culturel « Déconfinés, Lire pour s’en sortir » a été créé. Diffusée sur LCP depuis le 3 avril et présentée par Maïtena Biraben, il a pour objectif de s’adresser aux détenus « coupés de la société et de la culture », précise la chaîne. L’émission donne la parole aux personnels pénitentiaires, à des associations, des politiques, des artistes, de façon de créer un dialogue entre ces différents acteurs sur la situation actuelle des prisons françaises. Le tout, ponctué de lectures, d’archives, et de cours de sport ou de cuisine adaptés aux détenus.

On y a vu Vincent Dedienne lire des textes d’anciens détenus, Thierry Marx enseigner la recette de la soupe à l’oignon à cuisiner en cellule, et Karim Benzema proposer des exercices de renforcement.

Dans une interview à L’Obs, l’animatrice expliquait : « Pour nous, la privation de liberté ne signifie pas la privation de tout. Si les autres nous manquent, nous avons toujours Internet, Skype, etc. Mais eux ? Les détenus sont confinés dans l’enfermement. Ce qui nous horrifie dans les Ehpad devrait nous horrifier dans les prisons. »

Pour aller plus loin : 
– Les sept épisodes de l’émission Déconfinés, qui devait continuer jusqu’à la reprise des parloirs, sont disponibles sur Youtube.
– Un documentaire sur le magazine Citad’Elles à retrouver ici.

Alice Marot

Rubrique | Au Coin Culture

Ces dernières semaines, le monde ralenti semble redécouvrir son besoin de culture. Les initiatives des acteurs et actrices du secteur culturel fleurissent sur les réseaux sociaux, Internet regorge de bons plans dématérialisés, et souvent gratuits. On vous aide à faire le tri, et on essaye de prendre un peu de recul : qu’est-ce que tout ça dit sur la culture, et comment le secteur est touché par la crise ?

Visiter la rubrique