En zone rouge, les CPE ne savent pas à quelle rentrée se préparer

Alors que 86% des écoles rouvrent leurs portes pour le déconfinement, les collèges et les lycées restent dans le flou. Dans les départements en zone rouge, il faudra attendre le 2 juin pour savoir si les cours pourront reprendre. Un véritable casse-tête pour les conseillers principaux d’éducation (CPE) qui tentent d’organiser la rentrée dans un flot d’incertitudes.

« En tant que CPE, je suis fatiguée. Je ne sais même pas si on va rouvrir avant septembre. C’est épuisant d’être dans le flou. » Marion* est conseillère principale d’éducation dans un lycée polyvalent d’Île de France. « Mon rôle, c’est d’assurer le suivi de mes élèves mais aussi de garantir leur sécurité. On essaie d’organiser une rentrée correcte mais entre les contraintes sanitaires et les consignes qui changent toutes les semaines, ce n’est vraiment pas évident. » 

Tout commence il y a un mois. Le 13 avril, Emmanuel Macron annonce devant plus de 36 millions de téléspectateurs la « réouverture des écoles, collèges et lycées » à partir du 11 mai. « Trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires et dans nos campagnes, sont privés d’école car ils n’ont pas accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents. Il faut qu’ils puissent retrouver le chemin des classes. »

Deux semaines plus tard, Edouard Philippe déclare que les lycées resteront finalement fermés jusqu’au 2 juin, tout comme les collèges situés dans les départements en zone rouge. Et quand bien même une rentrée de fin d’année serait possible, elle se ferait sur la base du volontariat.

Dans les départements verts, seules les classes de 6e et 5e ouvriront dans les collèges.

Des consignes sanitaires difficile à appliquer

En attendant de savoir s’ils pourront ouvrir en juin, les CPE doivent préparer la rentrée en respectant le protocole sanitaire. Les règles du ministère de l’Education nationale sont les suivantes : pas plus de 15 élèves par classe, du gel hydroalcoolique pour se laver les mains régulièrement et de la « distanciation physique », pour ne pas risquer de contaminer les autres.

Un défi que Guillaume*, CPE dans un collège en zone d’éducation prioritaire, se sent prêt à relever : « Il ne faut pas sous-estimer les collégiens. Ils sont assez grands pour comprendre le besoin des gestes barrières … mais il va falloir des marquages au sol et on va beaucoup dépendre du personnel qui vient nettoyer. Notre rôle de CPE va aussi être de rassurer les parents et de faire un énorme travail de pédagogie. »

Pour Marion en revanche, suivre ces consignes s’annonce plus périlleux : « On élabore plusieurs scénarios mais beaucoup de choses posent problème : est ce que les élèves vont devoir porter des masques ? Qui va leur fournir ? Est-ce qu’ils vont savoir respecter les gestes barrières ? » Aux incertitudes s’ajoute le manque de moyens : « On se dit que pour éviter que les élèves ne se croisent dans les couloirs, on pourrait dédier une salle par classe. Et puis après, on se rappelle qu’on n’a pas assez de salles … »

« Tous les trois jours, on a des informations contradictoires »

Le principal défi des CPE reste de ne pas savoir quelle rentrée ils doivent organiser. « Ce qu’on oublie de dire, c’est qu’une fin d’année ça se prépare ! Il y a des procédures administratives à gérer comme les réinscriptions par exemple. Alors depuis un mois, on essaie d’anticiper, de mettre tout bien en place et à chaque fois, tout tombe à l’eau. C’est vraiment fatiguant », regrette Marion.

Une lassitude exacerbée par la gestion de crise du gouvernement : « Dans la communication, il y a eu pas mal de couacs … tous les trois jours, on a des infos contradictoires. Plus de coordination et plus de clarté, ça arrangerait vraiment les choses », reconnaît Marion. Même constat pour Guillaume : « Je sais que la situation est inédite mais ce serait bien que les responsables politiques se mettent d’accord avant d’annoncer quelque chose sinon ça nous met encore plus dans le flou. »

« Les décrochés ne reviendront pas »

À propos des élèves décrocheurs, les CPE sont unanimes : « Aider les élèves en difficulté, on est tous d’accord pour dire que c’est essentiel. Le problème, c’est de les faire venir », explique Guillaume. Beaucoup ont en effet rencontré des obstacles pendant le confinement : pas d’ordinateur à la maison, une mauvaise connexion internet, des parents qui ne peuvent pas aider ou qui maîtrisent mal le français. « En règle générale, on est arrivé à rester en contact avec les familles sauf dans 4-5 cas, où on a totalement perdu le lien. »

Pour mieux rendre compte de la situation, Marion préfère parler d’« élèves décrocheurs » et d’« élèves décrochés ». « Un élève qui s’absente ponctuellement mais avec qui on a encore un lien, c’est un décrocheur. Un décroché, c’est celui qui ne vient plus du tout en cours et dont on n’a plus de nouvelles. » Pendant le confinement, elle assure que les élèves avec qui elle a perdu contact étaient déjà en voie de décrochage. « La crise a aggravé les inégalités, mais ce n’est pas un phénomène nouveau. Le problème c’est qu’en temps normal, on peut essayer de rattraper les décrocheurs en parlant avec eux, en leur proposant des stages … Là, le seul outil qu’on a c’est le téléphone, et encore faut-il qu’ils répondent. »

Aux yeux des CPE, la réouverture des établissements scolaires ne sera pas pour autant une solution miracle. « Je ne pense pas que les décrochés reviendront à l’école. Déjà en temps normal, c’est difficile de faire venir des lycéens après la mi-mai parce qu’ils ont l’impression que l’année est terminée. Alors les faire revenir en juin, ça n’a pas de sens », déplore Marion. Sa crainte est partagée par Fabien*, professeur en classe de Terminale : « On se dit que les élèves qui décrochent sont ceux qui vivent des confinements difficiles et que les parents ne peuvent pas aider. Mais il y a aussi les élèves qui ont compris qu’ils avaient leur année et qui ne voient pas l’intérêt de continuer. Ceux là ne reviendront pas, j’en suis certain. »

Anne-Lyvia Tollinchi

* Les prénoms ont été changés pour respecter l’anonymat des sources.