Eric Dor, directeur de recherche à l’IESEG : « Bercy anticipe une dette publique stratosphérique. »

Dès le début de la pandémie, les regards se sont tournés vers l’Union Européenne et ses institutions. L’occasion de revenir sur son rôle avec Eric Dor, directeur de recherche à l’IESEG school of management. 

Rue des confinés : La Banque Centrale Européenne (BCE) joue un rôle décisif dans cette crise. Pourquoi ? 

Eric Dor : Recontextualisons. L’un des grands enjeux du moment, c’est d’essayer d’éviter que les entreprises fassent faillite, car si elles n’ont plus de recettes, les coûts, eux, courent toujours. L’Etat intervient, avec par exemple la généralisation du chômage partiel, mais ça ne suffit pas. La solution ne peut venir que de prêts bancaires. Mais pour que les banques prêtent en cette période extraordinaire, il leur faut énormément de liquidités. Or, la Banque Centrale Européenne, c’est la banque des banques, elle distribue l’argent aux banques commerciales sous forme de prêt. Si la BCE est aux premières loges, c’est parce que c’est à elle de s’assurer que les banques ont les liquidités nécessaires pour prêter aux entreprises, et qu’elles peuvent obtenir ces liquidités à des conditions très avantageuses. 

Et puis, ajoutons qu’une mesure exceptionnelle a vu le jour. Au lendemain de la crise financière de 2008, parmi les initiatives prises pour renforcer le système bancaire, on a imposé aux banques d’avoir des réserves suffisantes de monnaie, des « fonds propres ». La BCE vient de réduire temporairement ses exigences de fonds propres. En termes de stabilité, ça change la donne, on rend les banques plus vulnérables. 

Siège de la Banque Centrale Européenne, Francfort, Allemagne

R. d. C. : La Banque Centrale Européenne joue sur les taux d’intérêt auxquels les 19 Etats de la zone euro empruntent. Pourquoi est-ce si important en cette période de crise économique ? 

E. D. : Les déficits publics sont en train d’exploser. Les revenus de l’Etat diminuent mais ses dépenses, elles, sont énormes pour répondre à la crise. Bercy anticipe une dette publique stratosphérique. La situation est similaire dans tous les pays, les marchés se rendent compte qu’il peut y avoir un risque d’insolvabilité des Etats et ont peur de se retrouver dans la situation de 2012, une crise des dettes souveraines. 

« On risquait d’avoir une envolée des taux d’intérêt frappant des Etats déjà aux abois »

L’Italie, déjà surendettée, verrait sa dette publique passer de 134 à 160 %. Les taux d’intérêt ont commencé à grimper en flèche au début de la pandémie, car quand les investisseurs se méfient d’un débiteur, ici l’Etat, ils augmentent le taux d’intérêt exigé pour se couvrir contre le risque de défaut de paiement. On risquait donc d’avoir une envolée des taux d’intérêt ce qui viendrait frapper des Etats, déjà aux abois. Là est survenue une décision spectaculaire de la BCE. Lancer un nouveau programme d’achats de titres, de 750 milliards d’euros. Cette méthode, c’est le fameux Quantitative Easing. 

Elle était déjà en œuvre, mais à hauteur de 20 milliards d’euros par mois. 750 milliards ont été débloqués au début de la crise. La BCE émet de la monnaie pour acheter des titres, si le marché se régulait tout seul, les investisseurs privés exigeraient des taux d’intérêt énormes, notamment pour des pays comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal ou même pour la France.  Elle agit pour que les Etats restent solvables. 

Eric Dor est directeur des études économiques de l’école de commerce IESEG et suit plus particulièrement l’actualité de l’économie monétaire.

R. d. C. : Y a t-il une grande différence entre la gestion de la crise aux Etats-Unis par sa banque centrale, la Fed, et celle faite par la Banque Centrale Européenne ?

E. D. : L’esprit général va dans le même sens. Agir par l’octroi de liquidités aux banques et par des achats massifs de titres pour faire baisser les taux d’intérêt, et faciliter le financement d’une économie en détresse. Ce qui diffère, ce sont les instruments utilisés.

R. d. C. : La BCE achète donc des dettes publiques, mais aussi privées, c’est-à-dire des obligations d’entreprises. Beaucoup demandent à ce qu’un regard soit porté sur l’impact environnemental et social de ces dettes d’entreprises, c’est-à-dire qu’on cible les secteurs économiques à aider prioritairement. 

E. D. : Oui, il y a deux mois, une réflexion sur la transition écologique avait lieu au sein de la BCE. Elle se demandait si elle devait participer à la décarbonation de l’économie en ciblant ses achats d’obligations sur des entreprises « propres ». Lorsqu’elle achète les obligations d’une entreprise, elle lui facilite la vie en faisant baisser ses taux d’emprunt. Par ce biais, elle pourrait favoriser le développement des entreprises vertes et nuire à celui des entreprises les plus polluantes. Sa présidente Christine Lagarde défend cette stratégie, mais les polémiques étaient nombreuses. Certains, comme le patron de la Bundesbank, considèrent qu’une telle politique ne doit pas relever de la BCE, supposée être neutre. Depuis le début de la crise, ce débat est suspendu, la gestion de l’urgence relègue ces considérations à plus tard. 

R. d. C. : Au-delà des actions de la Banque Centrale Européenne, la zone euro essaie de trouver des solutions pour atténuer la crise que l’on est en train de vivre. Les ministres des finances de la zone euro, l’eurogroupe, se sont réunis début avril. Quel en a été le résultat ? 

E. D. :Ils se sont réunis pour discuter d’une possible assistance budgétaire aux pays particulièrement touchés. Bien sûr, la BCE fait un travail énorme. Grâce à ses achats frénétiques de dette italienne par exemple, les taux d’intérêt du pays restent raisonnables, mais ça peut ne pas suffire. Alors l’eurogroupe propose de tirer des lignes de crédit via le Mécanisme Européen de Stabilité. Une de crédit est un accord de prêt ouvert jusqu’à un montant donné. Lorsque l’on ne sait pas au départ de combien on va avoir besoin, on négocie avec la banque une ligne de crédit. 

R. d. C. : Cette proposition fait-elle l’unanimité ?

E. D. : Normalement, le Mécanisme Européen de Stabilité est fait pour apporter une aide à des pays en difficulté moyennant conditionnalité. En échange de contreparties, le plus souvent sous la forme d’un programme d’ajustement structurel où le pays concerné s’engage à l’austérité budgétaire pour remettre ses comptes publics dans les clous. Evidemment, l’Italie n’en veut pas en précisant qu’elle n’est pas responsable de cette crise. 

Le bras de fer était important entre des pays du nord qui défendaient ce modèle face aux pays latins, menés par la France, qui eux proposaient une vraie solidarité basée sur la mutualisation de la nouvelle dette à émettre pour faire face à la crise. Une mise en commun. Cela impliquerait que l’Allemagne emprunterait plus cher qu’au taux qu’elle peut obtenir toute seule, alors que l’Italie, elle, empruntera beaucoup moins cher qu’au taux qu’on pourrait lui imposer si elle était seule. Les Hollandais et les Allemands brandissent les traités pour dire « hors de question ! L’UE n’a jamais été une union de transfert budgétaire ». Ils arguent que les différents Etats ne sont pas comptables de la dette des autres. 

Lors des tractations de l’eurogroupe, le premier ministre portugais a qualifié de « répugnante » l’attitude des Pays-Bas.

R. d. C. : Un véritable accord n’a donc pas été trouvé à l’issue de cette réunion de l’eurogroupe, mais un compromis est acté. Quelle forme prend-il ?

E. D. : Les Pays-Bas ont fait une concession, en acceptant d’ouvrir des lignes de crédit sans conditionnalité aux pays du sud, mais uniquement pour des dépenses directement liées au coronavirus. 

« Imaginons que dans cinquante ans, l’Allemagne se trouve dans la même situation que l’Italie aujourd’hui. Que ferons-nous ? Abandonner les Allemands ? »

R. d. C. : Cette attitude est-elle justifiée ? Responsable ? 

E. D. : On peut comprendre que c’est difficile d’expliquer à un électeur allemand qu’il devrait payer pour la mauvaise gestion des finances publiques qui a été faite par le passé dans tel pays. Ici, il ne s’agirait pas de mutualiser la dette du passé mais de partager la dette d’une pandémie. Puisque nous avons voulu former une entité politique européenne, il est logique qu’on soit solidaire. Envisageons un instant que dans cinquante ans, une nouvelle pandémie touche l’Europe, et prioritairement l’Allemagne de plein fouet, plutôt que l’Italie. Que ferons-nous ? Les laisser ?

Propos recueillis par Valentin Boulay

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

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