Et si le Covid-19 liquidait le cash

Accusée de véhiculer le coronavirus, la monnaie liquide est délaissée, au profit des paiements sans contact. Cette accélération de la dématérialisation, qui préexistait à l’épidémie, questionne la possibilité d’une société où le cash n’existerait plus.

Les affichettes ont fleuri un peu partout sur les devantures des commerces restés ouverts. « Paiement en CB uniquement », « Espèces ou chèques non recommandés »… Si interdire les paiements en espèce est illégal, la peur de se voir transmettre le Covid-19 en réceptionnant des pièces ou des billets, est plus forte. À tel point que la Chine a, elle, désinfecté et mis en quarantaine des milliers de billets de banques usagés en février. 

L’Organisation mondiale de la santé et la Banque Centrale Européenne ont beau eu affirmer que le risque de contamination par l’intermédiaire des billets était extrêmement faible, la méfiance reste de mise. En témoigne cette augmentation de 6% des paiements sans contact relevée dans les boulangeries par le syndicat des cartes bancaires. Les retraits aux distributeurs ont, quant à eux, chuté de 60% pendant la semaine du 23 au 29 mars, selon le même organisme.

« L’épidémie de Covid-19 accentue des tendances déjà existantes, analyse Jeanne Lazarus, sociologue de l’argent. Or l’usage de la monnaie comme moyen de paiement recule ces dernières années. » En 10 ans, les règlements par carte bancaires ont grimpé de 67% selon un rapport de la Banque de France (2017), dopés par l’essor du commerce en ligne et le développement des start-up de la technologie financière (Fintech), telles que l’incontournable Lydia, application de remboursement entre amis qui cartonne chez les 18-30 ans. 

« Dans l’évolution des formes monétaires, le sens de l’histoire veut que la dématérialisation soit la prochaine étape. Le cash est perçu comme un archaïsme »

Jérôme Blanc – Spécialiste de l’histoire des pensée monétaires

Si dans certaines économies, comme dans les pays en développement ou même l’Allemagne, l’argent liquide reste roi, d’autres pays cherchent à le faire disparaître. Et dans l’avènement de ces sociétés « zéro cash », la Chine et la Suède font figure de pionnières. Clin d’oeil de l’histoire, ces deux pays sont les premiers à avoir adopté les billets de banque, au XIIe et XVIIe siècles.  

Sociétés “zéro cash”

Plus encore que la carte bancaire, c’est le téléphone mobile qui remplace les billets. En Suède, l’application de paiement Swish est utilisée par 70% de la population – même les mendiants ont un « Swish number » – quand au moins 80% des Chinois ont recours à Wechat ou Alipay. Seuls 15% des achats sont réglés en cash dans ces pays. À titre de comparaison, le liquide représente encore 68% de nos paiements en France. 

Si la fin du liquide n’est pas une priorité dans l’Hexagone, il est à l’étude. Le rapport action publique 2022 (CAP22), remis au gouvernement en 2018 par 40 intellectuels, imaginait une vaste réforme de l’administration et de l’action publique, en proposant, entre autres, d’aller « vers une société « zéro cash » pour simplifier les paiements tout en luttant mieux contre la fraude fiscale. » L’idée n’a pas été retenue. Elle trotte tout de même dans la tête de l’administration. « Le phénomène de réduction d’utilisation du cash lié à l’épidémie de Covid-19 est conjoncturel, mais il devrait quand même faciliter la tâche de ceux comme MasterCard, Facebook ou les banques privées, qui veulent que le cash disparaisse », souligne Jérôme Blanc.

« Il y a un Eldorado à conquérir, tout un marché à construire »

Ludovic Desmedt, professeur d’économie à l’Université de Bourgogne

Mais pourquoi liquider le cash ? Déjà parce qu’il y a un intérêt financier. Produire de la monnaie, l’acheminer et la sécuriser représente un investissement d’environ trois milliards d’euros par an pour les banques. Elles imaginent déjà qu’elles pourront réduire leurs coûts. Les gros acteurs privés tels que Facebook et les Fintech ont senti le bon filon : « Il y a un Eldorado à conquérir, tout un marché à construire », constate Ludovic Desmedt, professeur d’économie et spécialiste de la monnaie.

Surveillance de masse

Concernant les États, pour qui la frappe de la monnaie est un pouvoir régalien, les motivations sont plus variées. « La Suède s’inscrit dans une stratégie très scandinave d’être bien positionnée sur le digital, explique le chercheur. Elle fait aussi face à un problème logistique d’approvisionnement, le pays étant composé de centaines d’archipels. » 

En France, l’un des arguments avancé concerne la lutte contre la fraude fiscale. Anonyme, difficile à tracer, le cash est propice au développement d’activités criminelles. La monnaie numérique serait l’une des réponses au problème. Mais à quel prix ? Celle d’une surveillance de masse :

« En Chine, l’intérêt pour l’État, c’est clairement le contrôle des flux et de sa population. Avec le tout-numérique, il est capable de connaître les moindre mouvements suspects d’argent. »

Ludovic Desmedt

Pas sûr, non plus, que le tout-digital soit plus économique : « Il va falloir assurer au niveau cybersécurité et cela représente des investissements colossaux », insiste Jeanne Lazarus, sociologue de l’argent. « C’est virus contre virus, sourit Ludovid Desmedt. Et celui d’origine informatique pourrait avoir des conséquences encore plus désastreuses que celui qui met l’économie mondiale à plat en ce moment. » 

Autre problème, si l’argent est injuste, l’argent numérique l’est encore plus. En Suède, il implique par exemple d’avoir un numéro universel d’immatriculation, un compte en banque, un domicile fixe… Ce que n’ont pas les immigrés, les touristes, ou les pauvres. Début janvier, le pays scandinave a connu un revirement dans sa transition vers une société sans cash, avec le vote d’une loi obligeant les banques à fournir des services en argent liquide, pour lutter contre l’exclusion.

Chercheurs et acteurs de la finance sont unanimes : ne liquidons pas le cash trop vite. « L’attachement à l’anonymat et à la liberté que procure l’argent liquide est encore très fort, résume Ludovic Desmedt. Nos sociétés sont mûres pour le changement, mais pas totalement prêtes. » Reste à voir si les conséquences du Covid-19 ne lanceront pas le top-départ. 

Cécile Lemoine

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

Le monde s’organise autrement, le commerce se fige, mais la planète économie a pour impératif de continuer à tourner : c’est toute la problématique à laquelle s’intéressent nos journalistes dans cette rubrique.

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