Éteindre sa télé pour mieux vivre le confinement ?

On a rarement connu une actualité plus morose qu’en ce moment. Difficile de trouver des articles ou des JT parlant d’autre chose que du Covid-19. Même si les Français passent plus de temps devant la télévision depuis le début du confinement, certaines personnes ont décidé d’arrêter et de tout couper.

Selon les derniers chiffres de Médiamétrie (qui mesure l’audience des médias audiovisuels en France), les Français de 15 ans et plus ont regardé la télévision en moyenne 4h44 chaque jour en mars 2020, contre 3h56 en mars 2019. Évidemment, la crise du coronavirus y est pour beaucoup. Avec 4h49 d’heures d’écoute quotidienne la semaine du 23 au 29 mars dernier, Médiamétrie indique avoir enregistré son plus haut niveau hebdomadaire. Les dernières allocutions d’Emmanuel Macron ont regroupé entre 24,8 et 36,7 millions de téléspectateurs, et les journaux télévisés ont vu leur part d’audience augmenter, passant de 10 % en 2019, à 15 % pendant les quatre premières semaines du confinement. 

Pourtant, certaines personnes contredisent ces chiffres : elles ont tout coupé. Angoisses, lassitude, les raisons sont multiples. Juliette, par exemple, a pleuré pendant deux heures après le discours d’Emmanuel Macron, le 16 mars dernier. À ce moment-là, l’étudiante en communication de 21 ans était accro à l’actualité. Elle se réveillait en lisant l’AFP, dévorait Mediapart, écoutait les podcasts de France Inter. Bref. Elle se tenait informée « en masse ». 

Confinée avec sa famille, elle a pourtant très vite oublié ses vieilles habitudes. « J’ai fait une overdose », confie-t-elle. Ce qui la terrifie, c’est l’incertitude. « Ne pas savoir quand ça va se terminer, ça me stresse. Je ne peux plus penser à l’avenir. » Sans le coronavirus, Juliette aurait été en stage depuis trois semaines, et en train de préparer son année d’échange en Australie. Mais aujourd’hui, elle n’arrive plus à « imaginer l’après ».

« Je me sens un peu coupable, je me mets des oeillères, mais il faut que je me protège des infos », confie l’étudiante. Elle évite les #confinement sur Twitter, ne suit plus les médias sur Instagram. Plus de discussions, non plus, sur le coronavirus, aux repas familiaux. Juliette ne veut pas en entendre parler.

« Stop, je n’en peux plus d’entendre ça, ça me fait peur »

L’angoisse anime aussi l’esprit d’Alexandra, 44 ans, aide-soignante. Blessée à la cheville, elle est en arrêt maladie depuis trois semaines, et retournera travailler dans une dizaine de jours. Ce qui la tourmente, c’est l’idée de rentrer chez elle, après une journée de travail, et de transmettre la maladie à sa famille. « J’imagine le déshabillage dans le garage, la douche avant de dire bonjour à tout le monde. »

Pour ne pas se torturer, Alexandra s’est donc déconnectée. « C’est venu assez rapidement. Pendant dix jours, on regardait la télé midi et soir. Puis je me suis dis : “Stop, je n’en peux plus d’entendre ça, ça me fait peur’. » Alors, elle a éteint la télé. 

Selon Céline Thomson, psychologue clinicienne, ces comportements ne sont pas étonnants :  « Les angoisses sont décuplées, on est face à soi-même dans une situation ultra-stressante. Ce qui nous pose problème au quotidien devient de plus en plus présent dans nos vies, car on a plus de temps pour y réfléchir, et moins de temps pour y échapper en s’aérant l’esprit. »

« Ça n’a plus aucun intérêt. Je n’apprends plus rien »

Mathilde*, qui a fêté ses 57 ans fin mars, s’informe beaucoup quotidiennement, depuis des dizaines d’années. « J’aime comprendre et savoir. Être en alerte. » Elle écoute Les Grandes Gueules sur RMC tous les jours, car ça lui permet « d’avoir le point de vue de tous les Français. Ainsi, je remets constamment en question mes opinions ». Elle regarde aussi souvent BFM Business. 

Sa manière de se tenir au courant ne change pas beaucoup pendant le confinement, même si elle admet se couper parfois complètement de l’actualité : « Ils répètent toujours les mêmes informations, alors qu’ils n’en savent pas plus. D’un médecin à l’autre, ce ne sont pas les mêmes recommandations. Les chaînes d’information tournent en rond », regrette-t-elle. Si Mathilde s’informe, c’est pour savoir ce qu’il se passe à travers le monde. « Mais là, on ne parle plus que du coronavirus ! Et les informations ne sont que négatives ! Je ne supporte pas le décompte du nombre de morts tous les jours. Ils tournent là-dessus depuis au moins trois mois, ça n’a plus aucun intérêt. Je n’apprends plus rien. » 

Des critiques des médias exacerbées 

Quelle que soit la raison qui pousse certaines personnes à arrêter de s’informer, elle est compréhensible, selon Nicolas Kaciaf, maître de conférences en science politique et professeur de sociologie des médias à Sciences Po Lille.  « On est tous directement plongés dans cette crise. L’actualité est immuable, répétitive, et pas seulement venant des médias. On reçoit aussi des informations de la part de nos proches. Personne n’y échappe, toutes les conversations sont guidées par ça. » Alors, les critiques qu’on peut faire aux médias en temps normal sont exacerbées. Nicolas Kaciaf les classe en trois groupes : « Pour les médias comme BFM TV, on focalise encore plus les critiques sur les effets de boucle et les polémiques. Pour les médias comme France 2, on s’agace encore plus de la reprise servile du discours gouvernemental, avec les expressions “héros du quotidien”, ou encore la métaphore guerrière directement reprise des discours d’Emmanuel Macron. Enfin, pour les médias comme Le Monde, Mediapart ou France Culture, on peut se lasser de la critique répétitive du gouvernement et du néo-libéralisme. En fait, on a surtout envie de se changer les idées. Et les médias, quels qu’ils soient, ne le permettent pas en ce moment. »

Mais attention ! Selon Céline Thomson, couper avec l’information n’est pas forcément la bonne solution.  « Savoir ce qu’il se passe peut quand même faire baisser les angoisses. Le problème, c’est surtout que, même en s’informant, il reste encore tellement d’inconnues par rapport au Covid-19. »

*Son prénom a été modifié pour conserver son anonymat.

Brianne Cousin & Marion Mayer

Rubrique | Fraîche Info

Piégés entre les murs de leur jolie école toute de briques vêtue, nos rédacteurs assurent en live le suivi de l’actu française et internationale.

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