Eurovision 2020 : l’esprit d’union, sans la compétition

Pour la première fois depuis 1956, le concours de la chanson de l’Eurovision est annulé, crise sanitaire oblige. Il aurait dû se tenir les 12, 14 et 16 mai à Rotterdam (Pays-Bas). Mais pas question ni pour les fans, ni pour les délégations que cet événement tombe aux oubliettes, un événement inédit a donc vu le jour, Europe Shine a Light.

Ringard pour les uns, inratable pour d’autres, l’Eurovision a le mérite de ne pas laisser indifférent et il le fera encore ce samedi 16 mai à 21 heures sur France 2. Avec l’annulation du concours le 18 mars dernier, il a fallu s’adapter.

Pour les fans, l’événement est un « moment de communion » selon Sébastien Barké, journaliste à Télé Loisirs et spécialiste du sujet. « Même pour les journalistes qui ne sont pas fans à la base, lorsqu’on est sur place, il se passe quelque chose », assure Fabien Randanne, journaliste culture à 20 Minutes et habitué du concours.

Europe Shine a Light, une fête à distance

Impensable pour les fans et les organisateurs du concours de tout décommander. Ce sont l’équivalent de trois semaines de montage, répétitions et concerts qui sont annulées, ainsi que le voyage de milliers de fans à Rotterdam. Au lendemain de l’annonce de l’annulation de l’édition 2020, Eden Alene, représentante israélienne est en larmes à la télévision en évoquant le sujet.

Le 31 mars, l’Union européenne de radio-diffusion (UER) annonce un programme spécial diffusé le 16 mai, en lieu et place de la finale. « Le but est d’unir l’Europe, il y aura aussi d’anciens participants qui interviendront. Nous avons souhaité prouver que même si nous traversons une période difficile, nous pouvons nous unir le temps d’une soirée », précise Jon Ola Sand, superviseur exécutif de l’Eurovision depuis 2011, sorte de coordinateur général de l’événement, en charge du contrôle des votes.

Intitulé Europe Shine a Light, ce show tire son nom de la chanson gagnante en 1997, Love Shine a Light de Katrina & The Waves (Royaume-Uni), que les 41 participants malheureux de 2020 reprendront lors de la soirée événement.

Un programme diffusé dans 45 pays et qui prend tout son sens selon Sébastien Barké, qui couvre le concours depuis une dizaine d’années : « Il ne faut pas oublier que l’Eurovision a été créé en 1956 dans un esprit post-Seconde Guerre mondiale. Et en 2020, des pays qui traversent la crise de la Covid-19 vont tous regarder la même chose pendant deux heures, c’est infime, mais ça veut dire beaucoup sur l’importance de cet événement. »

Pour l’occasion, le format de compétition habituel a été abandonné : « Il ne peut pas y avoir de concours à distance, il n’y aura pas de gagnant. C’est contre l’esprit même de l’Eurovision. La compétition est basée sur l’équité entre les candidats qui concourent sur un pied d’égalité, sur la même scène, dans les mêmes conditions, avec les mêmes chances », déclare Jon Ola Sand.

Un format qui séduit fans et candidats malheureux

Ce format a aussi séduit les fans : « Je préfère ce programme à pas d’Eurovision du tout. Un concours en studio c’est bizarre, un concours sans public c’est bizarre », tranche Benoît Blaszczyk, secrétaire de la branche française de l’Organisation générale des amateurs d’Eurovision (OGAE), qui compte plus de 10 000 membres dans le monde.

« On a déjà chacun enregistré notre pastille avec un message pour les fans. Ce sera diffusé sous une forme de mosaïque avec tous les participants », précise Tom Leeb, le candidat français. Il sera d’ailleurs présent en duplex pour intervenir dans la soirée, et répondre aux questions de Stéphane Bern, commentateur pour France 2.

Tom Leeb a, comme ses ex-concurrents, enregistré plusieurs vidéos pour l’occasion, diffusées au cours des soirées du 12 et du 14 mai sur Youtube, pour remplacer les demi-finales qui auraient dû avoir lieu. L’occasion pour lui, comme pour les autres candidats malheureux de faire « découvrir [sa] musique partout en Europe », avec sa chanson Mon alliée (The Best in me).

« C’est l’occasion de prouver que la musique abat toutes les barrières, que nous, Européens, nous faisons partie d’une même entité », souligne le candidat italien Diodato. Sa chanson Fai rumore est devenue l’un des hymnes du confinement pour les Italiens, qui l’interprétaient à leurs balcons, un phénomène qui « emplit de fierté » le chanteur.

« Une de mes frustrations, c’est de ne pas savoir qui aurait gagné, regrette Fabien Randanne de 20 Minutes. Il y avait plusieurs chansons qui se démarquaient, je suis curieux de savoir ce que ça aurait donné. » Quid du candidat français ? Sébastien Barké est persuadé « qu’il y aurait eu un public » pour la chanson.

En effet, la télévision suédoise a organisé son propre vote, dans lequel le Français atteint la neuvième place. Du côté des parieurs, la côte était à la Bulgarie, la Lituanie, la Russie et la Suisse, dont le candidat Gjon’s Tears est connu pour avoir participé à The Voice l’an passé. Il a d’ailleurs emporté les 12 points du jury français dans le concours des fans, organisé par l’OGAE.

Une machine économique et audiovisuelle

L’Eurovison ne se tient pas qu’un jour dans l’année : le concours historique qui se tient un samedi soir du mois de mai est précédé de deux demi-finales (depuis 2008), le mardi et le jeudi soir, lors desquelles vingt pays gagnent leur ticket pour la grande finale.

Les six places restantes sont attribuées de droit au pays hôte (vainqueur l’année précédente) et aux cinq plus gros contributeurs financiers auprès de l’UER : l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni.

Il représente un enjeu économique. Une édition coûte entre 25 et 30 millions d’euros à organiser, pour des retombées à peu près équivalentes pour la ville hôte. Véritable vitrine touristique pour le pays qui accueille le concours, c’est l’occasion également de voir les hôtels se remplir de fans venus du monde entier. C’est aussi un événement culturel, regardé chaque année par près de 200 millions de personnes dans le monde.

En France, l’événement crée régulièrement le pic d’audience annuel de France 2, avec près de 5 millions de téléspectateurs en 2019 (30 % de parts de marché). En Scandinavie, l’engouement est tout autre : plus de 90 % du public est devant sa télévision chaque année. « C’est un rendez-vous important dans la culture populaire internationale », insiste Fabien Randanne.

Le concours 2021 déjà en ligne de mire

Benoît Blaszczyk se tourne déjà vers 2021 : « J’ai immédiatement dit à l’association de commencer à réserver des hôtels pour l’an prochain. » Dix-huit candidats à l’édition 2020 ont d’ores et déjà confirmé leur participation à l’édition 2021, en accord avec leur chaîne nationale.

Tom Leeb y réfléchit encore : « Il n’y a pas que ma décision, il faut aussi que France Télévisions le souhaite, peut-être qu’ils voudront refaire une finale nationale l’an prochain… Mais sur le principe, pourquoi pas ! »

Rotterdam a confirmé sa volonté d’accueillir l’événement l’an prochain, un budget supplémentaire municipal a même été voté. Jon Ola Sand reste toutefois prudent : « Nous travaillons d’arrache-pied avec la ville et la NOS, la chaîne néerlandaise, mais rien n’est encore certain, il faut attendre un peu. »

Les favoris de la rédac

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Rendez-vous ce soir à 21 heures sur France 2 pour Europe Shine a Light, le programme sera aussi disponible sur Youtube.

Marianne Chenou

Rubrique | Au Coin Culture

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