FACT-CHECK. Que dit ce message viral pro-chloroquine ? (2/2)

Seconde partie de ce fact-checking. Le 23 mars 2020, une publication Facebook, reprise de manière virale sur le Net, compile une liste d’événements et d’arguments pro-chloroquine mentionnant Yves Lévy – le mari d’Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé -, le Pr Didier Raoult, la gestion du gouvernement français et les réactions internationales. Entre raccourcis et contre-vérités, voici ce que notre équipe a pu vérifier de toutes ces allégations.

La publication assortie d’une photo d’Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé, et d’Yves Lévy, son mari et ancien directeur de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche) a de quoi faire frémir les esprits complotistes. Elle liste vingt points et clame en tête : « Si tous ces faits sont confirmés, nous allons vers l’un des plus grands scandales d’État que la France ait connu ».

Mise en ligne le 23 mars, elle est supprimée dans la journée du 26 mars mais a atteint près de 200 000 likes et autant de partages sur Facebook. Entre temps, les propos tenus ont été relayés sur des sites de désinformation, des comptes Facebook d’anonymes et des groupes de gilets jaunes ou en commentaires d’articles de Closer. Elle a même été reprise par le député européen du Rassemblement national (RN) Gilbert Collard, dans une tribune parue sur le site du parti.

Comme beaucoup de « fake news », celle-ci établit une causalité entre des arguments, des évènements ou des déclarations qui n’ont pas de lien entre eux au départ. Reprenons donc les différentes parties de cette publication.

« Il (Emmanuel Macron) refuse le dépistage de masse, pourtant pratiqué allègrement en Corée et en Allemagne, avec succès« 

Vrai

Confinement, oui, dépistages massifs, non. En France, la stratégie de lutte contre la propagation du coronavirus diffère de la Corée du Sud, ou de l’Allemagne. Pourquoi ? Car la France manque de moyens. Le président du comité scientifique, Jean-François Delfraissy, l’a avoué : la France ne dispose pas suffisamment de réactifs nécessaires à la fabrication des tests. Ils sont importés des États-Unis et de la Chine. De plus, le pays ne possède pas d’assez d’usines pour les produire rapidement.

La Corée du Sud, quant à elle, a réussi à endiguer l’épidémie grâce à son système de dépistage à grande échelle. Cinq cents cliniques, dont une quarantaine ambulantes, ont été mobilisées pour les réaliser. Si le pays a réagi rapidement, c’est parce qu’il garde encore en mémoire la carence de tests disponibles lors de la crise du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (Mers), en 2015.

L’Allemagne a également mis en place cette stratégie. Dans la semaine du 2 mars, alors qu’aucun décès n’était enregistré, le pays a réalisé 35 000 tests, et 100 000 la semaine suivante. Une méthode fortement encouragée par le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui a incité et appelé à tester la population à grande échelle.

« Il (Emmanuel Macron) refuse de fermer les frontières avec les pays contaminés » 

Partiellement vrai

La France n’a, effectivement, pas décidé de fermer ses frontières avec les autres pays. Emmanuel Macron qualifiait même, le 10 mars 2020, le choix de la Slovénie de fermer sa frontière avec l’Italie de « mauvaise décision ».

Cependant, conjointement avec les autres pays européens, le président a annoncé, le 17 mars 2020, la fermeture des frontières à l’entrée de l’Union européenne et de l’espace Schengen, pour une durée de 30 jours.

Dans les faits, certaines frontières avec la France sont fermées. Mais la décision a été prise par les pays frontaliers, et non par la France. Depuis le 17 mars, la frontière terrestre avec l’Espagne est fermée, sur décision du gouvernement espagnol. Le même jour, la police allemande commence des contrôles aux frontières avec cinq pays, dont la France. La France applique les mêmes mesures de son côté. Le 17 mars, la Suisse ferme également sa frontière, sauf pour les frontaliers. Le 20 mars, c’est au tour de la Belgique de condamner celle avec la France. Quant au Luxembourg, des formulaires justificatifs sont obligatoires pour le passage de la frontière des résidents allemands et français.

Presque toutes les frontières terrestres de la France sont fermées, ou quasi-fermées, à l’exception de celles avec l’Italie. Des contrôles sont cependant en place du côté italien.

« Le journal Le Monde et l’Agence d’État de la santé qualifient les recherches du Pr Raoult de fake news »

Faux

Le journal le Monde s’en est expliqué, à la fin d’un article le 24 mars 2020. Dans le cadre d’un partenariat avec Facebook pour lutter contre les fausses informations, le journal a qualifié le titre d’une vidéo du Pr Raoult de « trompeur ». Celle-ci était intitulée « Coronavirus : fin de partie ». Le terme de « fake news » n’a pas été employé par le média. Le Monde a adressé un avertissement pour prendre avec recul les propos tenus par l’infectiologue qui relativisait la dangerosité du nouveau coronavirus.

Il n’existe pas d’ « Agence d’Etat de la santé« . Si le ministère des Solidarités et de la Santé, la Haute Autorité de Santé ou l’Agence nationale de sécurité du médicament ont pu appeler à la prudence quant aux résultats fournis par le Pr Raoult concernant la chloroquine, le qualificatif de « fake news » n’a pas été employé.

« Le Pr François Perronne révèle il y a quelques jours sur LCI que le stock de chloroquine de la pharmacie centrale française a été pillé »

Faux

Un tweet du 20 mars 2020 montre un extrait d’une émission de LCI dans lequel le Pr Christian Perronne (pas François), chef de service en infectiologie à l’hôpital de Garches dans les Hauts-de-Seine, dit à propos des stocks de chloroquine : « La pharmacie centrale des hôpitaux a annoncé que c’était en rupture de stock total, que les stocks avaient été pillés. C’est lamentable. Les armoires ont été dévalisées selon les mails reçus aujourd’hui. (Mais où ?) Je ne sais pas, dans les différentes stocks des pharmacies hospitalières. »

Interrogé par CheckNews, Christian Perronne était revenu sur ses propos, précisant que les stocks étaient vides mais n’avaient pas été cambriolés. L’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP) a démenti tout vol ou rupture de stock dans la pharmacie centrale mais avait constaté « une très, très forte hausse des commandes émanant des pharmacies à usage interne (pharmacies d’hôpital) vendredi », toujours selon le travail effectué par le site de vérification de Libération.

« Ailleurs dans le monde, la semaine dernière, grâce à un tweet d’Elon Musk, en 48h, Donald Trump met à disposition de tous les Américains la chloroquine » 

Pas prouvé

Cette partie fait référence à plusieurs tweets d’Elon Musk, publiés les 15 et 16 mars 2020. Le directeur général de la société Tesla écrivait « Peut-être faut-il considérer la chloroquine contre le Covid-19 », en ajoutant des liens vers des articles et des vidéos Youtube montrant les bénéfices supposés de cet antipaludique contre le coronavirus.

En revanche, si les articles des médias américains ont fait le rapprochement entre Musk et Trump pour leur position commune en faveur de l’usage de la chloroquine, rien n’indique que la Maison Blanche s’est inspirée du patron de Tesla.

Et le président américain n’a pas mis « à disposition de tous les Américains la chloroquine ». Du moins, pas encore. Dans un communiqué daté du 25 mars 2020, l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (Food and Drug Administration) dit qu’« il n’existe pour le moment aucun médicament ou traitement approuvé par la FDA pour traiter, guérir ou empêcher le Covid-19 ». Contrairement à ce que Donald Trump avait déclaré dès le 20 mars.

« Le Maroc achète les stocks de chloroquine de Sanofi à Casablanca » 

Vrai

Le ministère de la Santé marocain a bien réquisitionné tous les stocks disponibles de Nivaquine et de Plaquenil, des médicaments contenant de la chloroquine, fabriqués par l’entreprise Sanofi dans son site de Casablanca.

Dans une circulaire du 23 mars 2020 adressée aux directeurs des CHU et directeurs régionaux de santé, le même ministère « a décidé l’introduction de la chloroquine et de l’hydroxychloroquine dans la prise en charge des cas confirmés Covid-19. »

« Le Pakistan va accroître sa production de la chloroquine à destination de la Chine »

Faux

En février 2020, c’est l’entreprise Bayer qui a envoyé en Chine 300 000 comprimés d’un médicament contenant de la chloroquine disponible uniquement au Pakistan, à la demande des autorités chinoises de la province du Guanddong, a indiqué un porte-parole de la société Bayer à l’AFP Factuel.

Depuis, des pénuries de médicaments à base de chloroquine ont été signalées dans plusieurs pharmacies du pays, comme l’indique cet article de Dawn.com. L’autorité régulatrice du médicament du pays a d’ailleurs interdit, le 20 mars 2020, la vente de chloroquine sans prescription.

Mais rien n’indique que « le pays » a relancé sa production de chloroquine, surtout à destination de la Chine.

« La Suisse exclut elle aussi le confinement généralisé de la population, pratique un large dépistage et traitement rapide, et accuse la France de faire de la politique spectacle »

Exagéré

La Suisse a décrété l’état de situation extraordinaire le 16 mars, mais toujours pas de confinement généralisé. Elle préfère appliquer la responsabilité individuelle. Commerces et lieux publics sont fermés, mais le pays n’applique qu’un “semi-confinement” : seuls les rassemblements de plus de cinq personnes sont interdits. Les sorties individuelles, quant à elles, sont autorisées, à condition de respecter une distanciation sociale d’au moins deux mètres.

Si les mesures paraissent faibles comparées à d’autres pays européens, c’est surtout pour préserver l’économie du pays. La Suisse ne cache pas sa volonté de continuer ses activités économiques. 

Ce que nous faisons dans le pays aujourd’hui est très proche de ce que font les pays autour de nous. Mais la différence, c’est que nous ne faisons pas de politique spectacle”, a souligné le ministre de l’Intérieur Alain Berset. Il a directement fait allusion aux mesures prises par ses voisins européens, dont la France.       

Pourtant, la Suisse ne met pas en place de dépistages massifs, contrairement à la Corée du Sud, par exemple. Seules les personnes à risque, ou symptomatiques, peuvent être soumises à un test de dépistage du coronavirus. “Nous n’avons pas accès à 8,5 millions de tests, nous devons donc agir de manière ciblée”, a précisé Alain Berset.

« La société TEVA en Israël annonce qu’elle va livrer gratuitement plus de 10 millions de dose de chloroquine aux USA »

Vrai

Le 20 mars 2020, l’entreprise israëlienne Teva Pharmaceutical qui fabrique des médicaments génériques a en effet indiqué, dans un communiqué de son vice-président Brendan O’Grady, qu’elle donnait « 6 millions de comprimés d’hydroxychloroquine sulfate via des grossistes aux hôpitaux américains d’ici le 31 mars, pour atteindre les 10 millions le mois suivant« .

D’après le bilan financier de l’entreprise en 2019, les États-Unis sont aussi le marché le plus important de Teva Pharmaceutical.

D’autres entreprises pharmaceutiques (Mylan, Novartis, Amneal) avaient annoncé, dans la foulée de la déclaration optimiste de Donald Trump, la fabrication de comprimés pour faire face à la demande croissante de chloroquine sur le marché américain.

Cependant, ni la Food & Drug Administration, ni le spécialiste des maladies infectieuses qui conseille le président américain, le docteur Anthony Fauci, ne reconnaissent que des traitements à la chloroquine sont efficaces pour guérir le coronavirus. Des essais sont toujours en cours.

« (Christian) Estrosi, soigné lui-même à la chloroquine, sans réponse du gouvernement, a appelé directement Sanofi pour qu’ils livrent la chloroquine aux hôpitaux de Nice »

Vrai

C’est ce qu’a déclaré le maire de Nice dans une interview vidéo accordée à Nice-Matin, le 19 mars 2020. « J’ai eu le président de Sanofi (au téléphone) qui a pris des dispositions industrielles pour la production de ce médicament (la chloroquine). Il a pris contact avec le directeur général de notre CHU pour que celui-ci soit le plus rapidement possible approvisionné » Ce qu’il a confirmé, le 22 mars 2020, dans un tweet.

« Sous le lobbying intensif du Pr Raoult, un test à grande échelle de la chloroquine a commencé finalement en France, sous la direction de l’Inserm (!), qui veut « refaire les expérimentations dans d’autres centres médicaux indépendants » : ce qui prendra six semaines de plus… Presque aucun média n’en parle. »

Partiellement vrai

L’essai clinique a bien été lancé le week-end du 22 mars 2020. Il est coordonné par l’Inserm et s’appelle « Discovery ». Il repose sur une coopération européenne qui prévoit de tester 3 200 patients, dont au moins 800 Français. Discovery va donc tester « les soins standards plus hydroxychloroquine », indique le communiqué de l’Inserm, avec trois autres molécules anti-virales.

Quant au délai, « l’analyse de l’efficacité et de la sécurité du traitement sera évaluée 15 jours après l’inclusion de chaque patient » mais sans préciser de date exacte.

Enfin, on ne peut pas dire que le débat autour de la chloroquine ait été occulté par les médias depuis plusieurs semaines…

NDLR : Pour lire la première partie de ce fact-checking, c’est par ici !

Théo Boscher, Emma Cante et Brianne Cousin.

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