Fermeture des marchés : les circuits courts court-circuités

Les maraîchers et maraîchères qui optent pour la vente directe sortiront-ils gagnants de la crise sanitaire ? Rien n’est moins sûr.

« Avec le confinement, on a au moins perdu la moitié de notre chiffre d’affaire. » Yves-André Dardenne soupire. Le maraîcher produit, avec son épouse et son fils, des fruits et des légumes sur six hectares à proximité de Lille. Marchés et Associations pour le maintien d’un agriculture paysanne (AMAP) sont leurs seuls débouchés. « On fait huit marchés par semaine en temps normal. Du jour au lendemain : on ferme tout et débrouillez-vous. » Alors les revenus s’écroulent et les heures de travail s’enchaînent.

Circuits fragiles et fragilisés

« Les systèmes en circuits courts sont extrêmement fragiles et n’ont jusqu’alors pas été défendus », estime François Purseigle, sociologue des mondes agricoles. D’où ce paradoxe : « Même si les Français et les Françaises sont attachés à ce type d’agriculture, c’est celle qui a le plus de risque de disparaître sous les coups d’une crise. »

Ce mode de distribution est pourtant loin d’être marginal. Une exploitation sur cinq, en France, commercialise au moins un produit via des circuits courts, d’après les données du recensement agricole de 2010 repris dans le rapport Actif’ Agri.

Les circuits courts rassemblent les ventes directes (marché, vente à la ferme, AMAP…) mais aussi les ventes indirectes, à condition qu’il n’y ait qu’un seul intermédiaire (épiceries, restaurants, supérettes…). Ils concernent d’abord la production de fruits – 47 % des exploitations sont concernées –, puis de légumes – pour 26 % d’entre elles. « Beaucoup d’agriculteurs et d’agricultrices combinent les circuits de vente longs et courts », nuance Sarah Millet-Amrani, autrice d’une thèse d’économie sur les circuits courts en agriculture.

Avant le confinement, Marie-Josée Meyer et son beau-frère se rendaient au marché de Niederhaslach avec une seule camionnette. « Aujourd’hui, on y va à trois et avec deux camionnettes ! »

« On ne compte plus nos heures »

Habituellement, la vente sur un marché nécessite de récolter les légumes la veille. Puis d’installer les étals pour y déposer ses produits, en vrac.  « À l’annonce de la fermeture des marchés, bon nombre d’entre eux ont opté pour le format commande », explique Sarah Millet-AmraniAinsi, les producteurs et les productrices mettent la liste de leurs produits en ligne, indiquent les prix, puis préparent les paniers en amont. Le jour du marché, les clients et clientes viennent récupérer leur colis. Simplissime ?

« C’est une charge de travail énorme ! » insiste la docteure en économie. « On me demande où je souhaite aller pour les vacances… s’étonne Yves-André Dardenne. Moi je veux aller dans mon lit, c’est tout ! »

Déjà en temps normal, les agriculteurs et les agricultrices ont la durée de travail la plus élevée : 53 heures par semaine (contre 38 heures pour l’ensemble des actifs) selon l’enquête emploi en continu de l’Insee datant de 2016. « Nous, on était autour de 70 heures de travail par semaine, affirme Marie-Josée Meyer, à la tête d’une exploitation en polyculture-élevage en Alsace. Là, on ne compte même plus nos heures ! »

« On finit parfois entre minuit et 1 heure du matin, raconte Yves-André Dardenne. Et le lendemain, réveil à 5 h 30 pour aller au marché. » « Pour le marché du samedi matin à Niederhaslach, on prépare les paniers la veille, illustre Marie-Josée Meyer. On est à cinq dessus… toute la journée ! » Pour l’agricultrice, ce surplus de travail s’explique aussi par l’augmentation du nombre d’acheteurs et d’acheteuses.

La course à la clientèle

Une tendance loin d’être universelle. Car pour remplir les paniers, encore faut-il que l’offre et la demande se rencontrent. « Quand tu fais les marchés, tu connais parfois le prénom des gens qui achètent tes produits, mais tu n’as pas leurs coordonnées… soulève Yves-André Dardenne. Alors pour essayer de joindre notre clientèle régulière, j’ai posté des messages sur les groupes Facebook des villes où ma femme faisait les marchés. »

Résultat : « On a retrouvé des gens et on s’est mis à livrer à domicile. » Son fils Romain sillonne les routes de 9 heures à 21 heures tous les samedis pour livrer leur clientèle. « Même si presque tous les marchés ont désormais rouvert, je continue la livraison à domicile pour les personnes âgées, raconte le maraîcher. Parce qu’elles ont peur de venir sur place et de tomber malades. »

Ni Yves-André Dardenne dans le Pas-de-Calais, ni Marie-Josée Meyer dans le Bas-Rhin n’envisagent de maintenir cette organisation sur le long terme. « Faire des paniers, pourquoi pas… s’interroge la productrice. Mais pas à ce rythme ! Là, on débauche même des voisins pour qu’ils nous aident ! » Yves-André Dardenne, quant à lui, souhaite être moins dépendant des marchés de plein air. « On va essayer de s’organiser entre producteurs, faire des regroupements, organiser des mini-marchés. »

Marie-Josée Meyer s’occupe, seule, de recueillir les commandes sur les réseaux sociaux et par téléphone. Une charge de travail supplémentaire qu’elle réalise « soit très tôt le matin, soit très tard le soir ».

Un long voyage local

La période de confinement tournera-t-elle davantage les Français et Françaises vers l’achat en circuits courts ? « Les circuits courts vont peut-être sortir gagnants de cette crise, avance prudemment Sarah Millet-Amrani. Mais il faudra penser aux conditions des producteurs et productrices. »

Selon un sondage réalisé par Opinion Way pour Max Havelaar, les produits alimentaires de proximité ont reçu les faveurs de la population française (1) pendant la période de confinement. Près de 45 % disent avoir avantagés les denrées issues de leur région. D’après ces chiffres, c’est donc le local qui semble sortir gagnant de la crise. Pas forcément les circuits courts.

« Le local veut juste dire que l’exploitation est à proximité, souligne la spécialiste. Mais ça ne dit rien du modèle agricole, ni des conditions économiques pour les exploitants et exploitantes, ni du circuit des produits. » Sarah Millet-Amrani donne l’exemple d’un supermarché de Montpellier. En tête de gondole, le cliché d’un producteur du coin, tout sourire. « Il est précisé que son exploitation de fraises se situe à 12 kilomètres du magasin », se souvient-elle. La promesse : des fraises locales, un vrai régal.

« Sauf que l’agriculteur en question ne livre pas directement le supermarché. Ses produits partent d’abord dans une centrale d’achat à Orange, à 100 kilomètres de là. » Les grandes chaînes de distribution centralisent l’ensemble de leurs achats à un endroit précis avant de les dispatcher vers différents points de vente. Les fraises du champ d’à côté ont donc parcouru a minima 200 kilomètres avant de se retrouver dans notre coupelle à dessert. « Les grossistes et les grandes surfaces jouent sur l’ambiguïté entre le local et le court, s’exaspère la spécialiste. Il faut informer de manière claire les citoyens et citoyennes sur l’origine et l’acheminement des produits qu’ils achètent. » Hypermarchés, marchés tout court… quand les mots prennent tout leur sens.

Aline Nippert

(1) Le sondage a été réalisé entre les 14 et 15 avril 2020 sur un échantillon de 1 092 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.