Frédéric Tangy, directeur de laboratoire à l’Institut Pasteur : « Il n’y a pas d’autres moyens qu’un vaccin »

« Un vaccin n’est pas fait pour éviter les morts, un vaccin est fait pour éviter que le virus ne se propage. » Frédéric Tangy, directeur du laboratoire d’innovation vaccinale de l’Institut Pasteur, nous livre les subtilités de la vaccination et présente le projet de vaccin anti-Covid-19 de la fondation française.

Frédéric Tangy est directeur de recherche CNRS et responsable de l’unité de Génomique virale et vaccination à l’Institut Pasteur. Il supervise le projet « vaccin bivalent dérivé du vaccin contre la rougeole », travail pour lequel il a été récompensé par l’Institut en 2017 et nommé membre de la National Academy of Inventors aux Etats-Unis en 2015. L’expert en vaccinologie est également co-auteur d’un livre pédagogique sur les vaccins.

Rue des confinés : Pouvez-vous me parler du projet de vaccin anti-Covid-19 que vous supervisez à l’Institut Pasteur ? 

Frédéric Tangy : Ce projet fait partie des huit programmes sélectionnés par la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI) – une coalition internationale qui finance les vaccins contre les maladies émergentes –pour développer un vaccin contre le coronavirus. Il a débuté en 2003, quand nous avons cloné le vaccin contre la rougeole pour l’utiliser contre d’autres virus comme le VIH, le virus du chikungunya ou encore le virus Zika. Ces vaccins, qu’on appelle recombinants, consistent à utiliser le virus de la rougeole, vivant et atténué, comme une plateforme-cargo (c’est-à-dire comme un véhicule, ou un vecteur, ndlr) et d’y introduire des morceaux de génome d’autres virus, cette fois-ci le SARS-CoV-2. Nous avions déjà un candidat rougeole-SARS-1, dont nous avions montré qu’il protégeait intégralement les souris, mais comme l’épidémie de SARS-CoV-1 s’est éteinte d’elle-même, ce vaccin n’a pas été développé cliniquement. La loi du marché vaut aussi pour les vaccins : pas de marché, pas de production industrielle. 

R. d. C. : Pourquoi cette approche vaccinale ? 

F. T. : Je suis un adepte des vaccins vivants atténués parce que c’est ce qu’il y a de plus sûr, de plus écologique (ils ne contiennent pas d’adjuvants, souvent à base de sels d’aluminium, ndlr) et de plus économique à produire. Ce sont aussi les seuls qui protègent pour la vie. Bien entendu les industriels ne sont pas en accord avec ça. Ils veulent s’enrichir, donc préfèrent miser sur des technologies innovantes, comme les vaccins à ARNm (qui contiennent un fragment du code génétique du virus à combattre, ndlr). Mais on est plus dans le domaine de la bulle financière que de l’expérience vaccinale, parce qu’on ne sait pas si ça marche.

R. d. C. : Pourquoi partir du virus vaccinal de la rougeole ?

F. T. : Le vaccin contre la rougeole est le meilleur vaccin dont l’humanité dispose. Nous avons une expérience de 40 ans d’utilisation et de très bons résultats : la mortalité liée à la rougeole a réduit de 87 % dans le monde depuis qu’on l’utilise. De nombreux laboratoires dans le monde savent le fabriquer, donc nous n’avons aucun problème de production industrielle non plus. Tout cela en fait une plateforme idéale. 

À gauche, une particule virale, ou virion, de la rougeole, et à droite des virions de coronavirus, « couronnés » de protéines. Nous voyons que les enveloppes de ces virus ne se ressemblent pas. Comme l’explique M. Tangy, « aucune similitude entre les virus de la rougeole et du SARS-CoV-2 n’est nécessaire, car il s’agit de rajouter les épitopes du SARS-CoV-2 : la rougeole n’est qu’une plateforme-cargo dans ce programme. »
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R. d. C. : Où en êtes-vous dans vos recherches ? Quel est le calendrier prévisionnel ?  

F. T. : Nous avons déjà construit huit candidats vaccins, et nous en avons une douzaine à faire en tout. Nous sommes actuellement à l’étape préclinique sur la souris, qui nécessitera plusieurs vagues d’essais. Deux candidats ont déjà été inoculés aux souris, deux autres seront testés cette semaine. On envoie ces prototypes-là pour la fabrication du lot clinique – celui qui sera utilisé chez l’humain – même si nous ne sommes pas encore certains de leur efficacité, parce que nous faisons tout en accéléré. Si jamais ce ne sont pas les bons candidats, nous recommencerons avec d’autres, mais au moins nous n’aurons pas perdu de temps.

Il y a ensuite les essais précliniques chez les primates, la fabrication industrielle, qui se fera du mois de mai jusqu’au mois d’août, et en principe si tout roule bien, la phase 1 de l’essai clinique se déroulera en septembre-octobre. Si la phase 1 est favorable et que l’épidémie est toujours là, revient, ou circule dans d’autres régions du monde, nous étendrons directement la phase 1 vers une phase 2 et 3, pour tester l’efficacité sur le terrain et sur des populations de plus grande envergure. Il s’agit d’accélérer un travail qui prend normalement 5 à 10 ans, et de le réaliser en 18 à 15 mois, voire moins. 

R. d. C. : D’après vous, le vaccin pourra-t-il jouer un rôle dans la pandémie actuelle de Covid-19 ? 

F. T. : Je pense qu’on est loin d’en avoir fini avec cette pandémie. Le Covid-19 risque de devenir récurrent, de resurgir par vagues, et d’infecter tous les pays du Sud après nous. Il y a encore un grand réservoir de population humaine : dans toute l’Afrique, toute l’Asie du Sud Est, tout le reste de la Chine… Les mesures strictes de confinement sont assez peu prises, donc il n’y a aucune raison de penser que le virus va s’arrêter là, aucune raison de penser non plus qu’il est saisonnier et que l’été va freiner sa propagation. Et si le Covid-19 n’est pas endigué, il peut faire le tour du monde et tuer 50 millions de personnes d’ici 6 mois. Il n’y a pas d’autres moyens qu’un vaccin pour empêcher ça. 

R. d. C. : Le virus risque-t-il de muter ? Dans ce cas, le vaccin sur lequel vous travaillez sera-t-il toujours efficace ? 

F. T. : Pour l’instant le virus se plaît bien dans l’espèce humaine, il circule bien et n’a pas besoin de muter : on n’a jamais vu un virus se répandre à une telle vitesse. Ensuite quand il y aura un vaccin, ce sera la lutte. Soit le virus mute et résiste au vaccin, soit il disparaît parce qu’il n’a pas les capacités de résister aux réponses immunitaires. Mais si une nouvelle souche apparaît, nous pourrons rapidement réadapter le vaccin à chaque nouveau virus qui sort, en remplaçant l’antigène de la souche actuelle par celui de la nouvelle souche. Avec notre plateforme c’est faisable en 15 jours. 

R. d. C. : Un vaccin universel contre les coronavirus est-il envisageable ? 

F. T. : Oui bien sûr, c’est plausible, mais ne n’est pas encore démontré. Nous développons, en plus des candidats vaccins contre le SARS-CoV-2, des candidats cross réactifs, c’est-à-dire qui peuvent protéger de plusieurs types de coronavirus. Les antigènes des coronavirus sont en effet très bien conservés (le taux de mutation des coronavirus étant assez bas, leurs antigènes restent stables et présentent donc des épitopes communs, ndlr). Et si ces antigènes sont capables d’induire des réponses protectrices, il sera possible d’avoir un vaccin unique qui protègera de tous les coronavirus. Mais ce n’est pas encore fait, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! 

R. d. C. : Une fois le vaccin prêt, qui seront les premiers à être vaccinés ? 

F. T. : Un vaccin n’est pas fait pour éviter les morts, un vaccin est fait pour éviter que le virus ne se propage. Les premières personnes à vacciner ne sont pas celles à risques, mais les jeunes, car ce sont eux qui propagent le virus, justement parce qu’ils n’ont pas de maladies, développent moins de symptômes, et ne semblent donc pas infectés. Les personnes âgées seront protégées quand la population jeune sera vaccinée (le but étant que les personnes vaccinées fassent barrage entre les personnes à risques et les personnes contaminées, ndlr). Un vaccin c’est l’équivalent du confinement, sauf que ça marche mieux.

Propos recueillis par Kassiopée Toscas.