Gratuité des masques et des protections périodiques : même combat ?

L’épidémie de Covid-19 a généralisé le port du masque. Des masques chirurgicaux plafonnés à 95 centimes l’unité par le gouvernement aux masques alternatifs dont les prix varient, ces protections pèsent sur le budget des ménages. Un coût que certaines et certains comparent à celui des protections périodiques. Mais le parallèle est-il économiquement pertinent ?

Peut-on comparer le coût des masques à celui des protections périodiques ? (Photo d’illustration / Fanny Ruz-Guindos-Artigue)

Obligation légale pour les uns dans certains lieux, obligation biologique pour les autres chaque mois. Depuis la préconisation du port du masque et la colère des citoyens face à son coût, il y a une petite rengaine chez certaines personnes menstruées qui dépensent en moyenne 5 à 7 euros pour leurs protections périodiques chaque mois. Comme un retour de bâton qui viendrait remettre en cause le prix et les taxes appliqués sur les biens dits de première nécessité.

Sous couvert d’humour dans un premier temps, la revendication s’est voulue de plus en plus politique. Pour l’association Nouvelles Règles qui lutte contre la précarité menstruelle, le parallèle entre la non-gratuité des masques et des protections périodiques a du sens. « Je trouve ça révoltant que les gens mettent tant de temps à réaliser que les protections périodiques, comme les masques, sont nécessaires. Mais le plus énervant, c’est qu’au moment où les personnes ayant leurs règles avaient le plus besoin de protections car fragilisées et isolées à cause de la pandémie, on ne pouvait pas agir », rappelle Chloé Huguet, qui distribue des protections périodiques aux personnes en situation de précarité.

Mais les membres de l’association savent que la comparaison entre le coût des masques et des protections périodiques ne s’impose pas pour tous. « C’est compliqué dans la pensée collective. On est face à un virus inconnu, on parle de mort, de maladie, continue Léa Aujal, étudiante et membre de Nouvelles Règles. Le masque devrait être gratuit, parce que c’est une question de protection et de limitation de la propagation du virus. Les règles, c’est encore tabou. » Jeanne Fourneau, une autre membre, tempère le propos : « Je ne dis pas que tout doit être gratuit, mais au moins abordable. On vend du papier toilette mais on en distribue aussi gratuitement. Pareil pour les masques. Pourquoi pas les protections hygiéniques ? »

Un choix politique plus qu’économique ?

 « Le rapprochement entre masques et protections hygiéniques est un peu facile. Mais que ce soit pour les masques ou pour les protections : la question sera politique », interpelle Chloé Huguet. Une réflexion partagée par Mireille Bruyère, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’université de Toulouse Jean Jaurès et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. « Le financement public est nécessaire pour un bien qui profite à l’ensemble de la population et qui produit des externalités positives*, au-delà de l’effet positif privé, comme le masque. La gratuité des protections hygiéniques ne se justifie pas économiquement mais politiquement car tous les biens de première nécessité sont des constructions sociales. » Elle s’empresse d’ajouter  : « Aujourd’hui, ce sont les masques, les protections périodiques le sont tout le temps. La première nécessité, c’est notre corps ».

« On a vu des femmes prendre des amendes pendant le confinement parce qu’elles allaient se procurer des protections hygiéniques, rappelle Léa Aujal. Les définir comme biens de première nécessité n’est pas encore acquis… » Des produits taxés à 5,5 % de TVA, « l’impôt le plus injuste » selon Mireille Bruyère et qui coûteraient environ 2 800 euros dans la vie d’une personne menstruée, selon les calculs du Monde qui propose d’évaluer vos dépenses personnelles liées aux règles.

« Pratiquement tous les économistes sont, comme citoyens, favorables à la redistribution envers les plus démuni.e.s, ce qui implique qu’on fournisse, sous forme de supplément de revenu et/ou de subvention en nature, des biens de première nécessité s’ils.elles n’ont pas de revenus suffisants pour les acheter, par exemples des repas, mais aussi des masques et des protections périodiques », confirme Catherine Sofer, professeure émérite d’économie à Paris-1-Panthéon Sorbonne et spécialiste d’économie de la famille.

Un parallèle qui ne fait pas consensus

Catherine Sofer s’oppose néanmoins au parallèle établi entre masques et protections périodiques : « Aussi indispensables soit-elles, les protections périodiques ne génèrent pas d’externalités positives. Elles ne justifient donc pas d’aide généralisée et encore moins la gratuité. » Et le débat ne fait pas totalement consensus au sein des mouvements féministes non plus. Florence Fortuné, activiste queer** et responsable de la campagne #stopprecaritemenstruelle refuse la comparaison qui selon elle, dépolitiserait le mouvement contre la précarité menstruelle.

 « Masques et protections hygiéniques : c’est une question de santé publique. J’imagine que les femmes qui n’ont pas les moyens de se procurer assez de protections hygiéniques sont exposées à plus de problèmes gynécologiques. On peut faire le parallèle au niveau sanitaire. Pour les masques, ce sera sur une durée limitée, pour les protections périodiques, ce sera toujours présent », conclut Claire Bondiaux, de Nouvelles règles.

*Une externalité positive est une situation dans laquelle une personne profite des effets positifs d’une activité sans en payer le prix.

**Une personne queer ne se reconnaît pas dans la sexualité hétérosexuelle et/ou ne se sent pas appartenir à un genre défini. 

Fanny Ruz-Guindos-Artigue

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

Le monde s’organise autrement, le commerce se fige, mais la planète économie a pour impératif de continuer à tourner : c’est toute la problématique à laquelle s’intéressent nos journalistes dans cette rubrique.

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