Infirmières en prison : elles témoignent de la crise sanitaire

Justine et Raphaëlle* sont infirmières dans une prison des Hauts-de-France. Elles racontent la crise sanitaire, entre quatre murs.

« On a craint l’hécatombe ! » sont les premiers mots que prononce Raphaëlle. « Je redoutais que le virus ne se répande en prison justement parce que c’est un lieu confiné ! » Quel étrange paradoxe. D’après cette infirmière pénitentiaire, le confinement – pratique nouvellement découverte par la société civile mais sur lequel repose  le fonctionnement d’une prison – aurait pu être catastrophique. Une peur justifiée, entre autres choses, par le type de population dont elle s’occupe en maison d’arrêt.

N’en déplaise à l’inconscient collectif : les prisons ne sont pas remplies (que) de gros durs bodybuildés… Au contraire. Raphaëlle soigne surtout « une population très précaire composée de patients fragiles », parmi lesquels des personnes âgées, des toxicomanes « parfois fort “abimés” par la vie » ou des détenus atteints de pathologies chroniques (dont respiratoires comme l’asthme par exemple). « Sans compter la proximité qui caractérise les lieux » que ce soit en cellule ou pendant la promenade. « Un moment qui leur appartient et un endroit, à eux, où nous ne rentrons pas… Une zone de non-droit », concède-t-elle.

Agir avec pédagogie

Comment expliquer à des détenus, qui passent près de 22 heures sur 24 dans 9m2, qu’il faille se “distancer socialement” ? « Déjà, nous, dans la vie de tous les jours, ça nous énerve ! remarque Justine. Donc imaginez pour des gens en privation de liberté… » Pourtant, il faut faire passer le message. Un message qui est plutôt bien accueilli par tous même si « les gestes barrières sont compliqués à mettre en place en prison. Les détenus se checkent, se prennent par le cou et se témoignent leur amitié par de nombreux gestes. Il a fallu être patiente et répéter les consignes à de multiples reprises. Après, souvent, ça recommençait de plus belle en promenade, mais bon… » 

Plus délicat, plus sensible, elles craignent que le sujet des parloirs soit une autre paire de manches. Car iI n’y a pas dix mille manières pour que le virus s’invite en prison : « Soit c’est nous (personnel soignant et pénitentiaire, NDLR) qui le ramenions de l’extérieur, soit les visiteurs via les parloirs. » Le parloir. Ce point névralgique de la prison. Celui sur lequel il ne fallait pas se louper. Pour plusieurs raisons.

Il est un lieu de convivialité, une bouffée d’oxygène indispensable aux détenus. Et là encore, on est loin de l’image d’Épinal, façonnée par les films hollywoodiens. En France : pas de téléphone noir mural qu’on claque façon vénère contre une vitre triple épaisseur en plexiglas, perforée de petits trous. Peut-être – avec l’épidémie – ressembleraient-ils bientôt à cela ? Mais jusqu’à présent, le parloir à la française c’est : une table et toute la famille qui vient se serrer dans les bras et échanger des sacs de linge sale contre celui qui sent bon la lessive, et surement un peu la liberté. 

Être fin stratège 

Mais si le parloir est LE lieu de passage pour les proches et la famille, il l’est aussi pour les produits illicites : « Ça, ce n’est pas une légende. Le trafic de drogues, l’alcool dans les biberons, les téléphones portables… Tout ça existe bel et bien en prison », explique Justine. Alors il a fallu être très pédagogue. Et aller parler aux bonnes personnes. On fleurte la négociation. « Il fallait leur faire accepter, et non que ça se fasse sans leur consentement. Sinon on s’exposait à ce que ça tourne mal avec d’éventuels feux de cellules ou des refus de les réintégrer. Certains détenus ne pensent pas au long terme et d’autres n’ont plus rien à perdre. » 

Comme pour les gestes barrières, des consignes – plutôt très strictes (limitation du temps de visite ramené à une seule personne, masques, vitre en plexiglas, etc.) – sont mises en place. Et là encore, ça se passe bien : « C’est mieux quand les consignes viennent des équipes soignantes et non de l’administration pénitentiaire (dans cette prison les soins dépendent d’un hôpital, NDLR). Les détenus ont sûrement aussi pris la mesure du danger grâce au rabattage médiatique des chaînes d’infos, qui tournent en boucle dans les cellules, quand ce ne sont pas des clips, ou des dessins animés », plaisante Raphaëlle. 

Une crise presque bénéfique ?

Volonté politique ? Moins de jugements ? Toujours est-il que dans cette prison, la population carcérale a diminué durant la crise. De manière significative (environ 250 détenus, selon les calculs de Justine). « C’est top ! Désormais les détenus sont seuls ou à deux dans leur cellule et non plus à trois avec certains qui dorment par terre sur un matelas », constate-t-elle. Et s’il faut « réfléchir à tout » et « alourdir » les procédures habituelles, elle reconnait que la diminution du nombre de détenus lui a aussi facilitée la tâche. La baisse de la population engendrée par la crise, ramènerait presque le nombre de prisonniers à un seuil acceptable ! Tel qu’il devrait être en temps normal.

Si tout s’est « « relativement » bien passé » jusqu’à présent, cette période reste compliquée pour les détenus. « On ne peut pas encore vraiment parler de déconfinement pour nous. » Et elles craignent qu’une situation qui s’éternise ne vienne chambouler un équilibre qu’elles pensent fragile. Sans compter que c’est difficile pour elles aussi. Psychologiquement : « On a eu beaucoup d’ordres, et de contre-ordres. » Côté matériel, elles s’estiment plutôt bien loties. Elles, ne manquent pas de moyens : « On a pu gonfler nos commandes de perfusions ou de thermomètres sans problèmes, reconnaît Raphaëlle. Je crois que c’est plus dur d’être infirmière en hôpital qu’en prison ! Quand je vois certaines collègues à l’extérieur… Elles n’ont rien ! » 

Ce que la crise révèle de la prison 

La crise est venue perturber une entente habituellement bonne entre personnel soignant et surveillants. Sans gravité. Mais toutes les deux témoignent de tensions avec la pénitentiaire. « Au début, ils ne comprenaient pas pourquoi nous avions des masques et pas eux. Et c’est vrai que ça n’était pas normal », lâche Raphaëlle, perplexe. « On aurait pu tous se diviser, analyse Justine. Mais ça n’a pas eu lieu. Même si parfois, le ton est monté. D’ailleurs, les surveillants risquent d’en vouloir à leur administration… » 

Justine souhaite également attirer l’attention sur un point qui la marque particulièrement : « Avant d’être libéré, un détenu est venu me demander un ticket de bus. D’autres n’avaient même pas entendu parler de l’attestation, encore en vigueur à l’époque. » Certains détenus seraient donc livrés à eux-même après leur sortie ? Sûrement. « Il est important que les détenus comprennent pourquoi ils sont là et ce qu’ils ont fait de mal” », souligne Raphaëlle. Ce qui parfois prend du temps, « plusieurs années pour certains. » Mais, faut-il le rappeler, la prison a également une autre vocation, peut-être trop négligée : celle de préparer le détenu à sa future réinsertion sociale.   

*Les prénoms ont été modifiés.

Xavier Hénocq