Infodémie – patients zéros, contagiosité… et remèdes ?

La pandémie dramatique de Covid-19 est un terreau idéal pour la propagation rapide de fausses informations, désignée le 4 février sous le terme d’« infodémie » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Zoom sur les origines, la propagation, et les remèdes à l’infodémie, au travers d’une analogie avec le Covid-19 (absolument pas validée par la communauté scientifique).

Les patients zéros : science dévoyée, incompréhension et mensonge éhonté

Lors d’une épidémie, le patient zéro est la première personne à avoir contracté la maladie. Bien qu’il soit difficile à déterminer pour le Covid-19, il est plus facile à trouver dans le cas d’une information erronée : c’est son créateur. Trois principaux patients zéros dans une infodémie : le scientifique, le journaliste, et le politique.

Le scientifique d’abord : il peut, sous couvert de son autorité scientifique, diffuser des hypothèses trop attrayantes qui seront ensuite reprises par les médias. C’est par exemple le cas avec l’hydroxychloroquine. Cet anti-paludéen a été fortement médiatisé à partir du 16 mars, lorsque le professeur Raoult a annoncé sur Youtube de très encourageants résultats contre le Covid-19… immédiatement très critiqués. Trop tard pour le débat apaisé : par sa communication au public plutôt qu’à ses pairs, le professeur avait su se rendre indispensable au jeu médiatique. Dans la semaine du 23 au 29 mars, BFM TV est allé jusqu’à prononcer « chloroquine » 35 fois par heure, et « Didier Raoult » 15 fois par heure.

Le journaliste ensuite : il peut ne pas comprendre qu’il couvre un résultat (très) provisoire. Il peut aussi modifier volontairement la hiérarchie originale des informations scientifiques « afin de créer une réaction émotionnelle chez le lecteur » explique Julio Gimenez, auteur d’une étude récente montrant que le message original d’une publication scientifique est très souvent perdu lors de sa couverture par les médias. Une modification intentionnelle qui peut se voir dans cet article de Maxisciences, titré « un laboratoire cherche des volontaires pour se faire injecter deux souches d’un coronavirus pour 4000 euros ». Malgré l’erratum publié depuis, l’article joue encore sur la confusion entre « coronavirus » (famille de virus regroupant plusieurs espèces, dont certaines endémiques et bénignes chez l’Homme) et « coronavirus à l’origine du Covid-19 ».

Enfin, le mensonge créé de toutes pièces est l’apanage des politiques et des charlatans. les rumeurs concernant l’origine artificielle et américaine du virus ont pris leur envol suite à leur relais le 12 mars via un tweet par Zhao Lijian, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. Dans un registre plus mercantile, la « Silver solution » du télévangéliste Jim Bakker était un remède miracle (désormais interdit à la vente) qu’il présentait comme capable d’éliminer « d’autres souches du coronavirus en 12 heures ». Son prix ? Seulement… 70 euros les 10 cl !

Le taux de reproduction de base : nouveauté, biais de négativité et réseaux socio-numériques

Une fois l’information erronée produite elle doit toucher une large audience, sous peine de mourir dans son coin. C’est ici qu’entre en scène le fameux taux de reproduction de base R0. Pour une épidémie réelle, R0 = Y * P * Z, avec Y le nombre moyen de personnes que croise une personne infectée, P la probabilité de contaminer une personne, et Z le nombre de jours où l’on est contagieux. Si R0 > 1, la maladie va se propager dans la population. Quid de l’infodémie ?

La probabilité P de contaminer autrui est plus grande avec une information erronée, généralement crédible et attrayante : ces informations jouent sur la nouveauté, mais aussi sur la peur et la surprise. On aura plus tendance à accorder du crédit à des nouvelles négatives (conspiration à l’origine du virus, complot visant à interdire la vente libre d’hydroxychloroquine…) qu’à des informations positives : c’est le biais de négativité. Les fausses informations sont d’autant plus crédibles qu’elles reconfigurent souvent des informations vraies. C’est le cas pour 59 % des 225 informations erronées sur le coronavirus étudiées dans cet article, dans lequel des chercheurs se sont attachés à analyser le type d’informations erronées liées à la pandémie de Covid-19 et ses sources.

En raison de la structure des réseaux socionumériques qui privilégient l’instantané et l’émotionnel à la vérification factuelle, les nouvelles erronées, souvent plus alarmantes, seront plus partagées. Elles peuvent aussi être relayées par les médias traditionnels (journal papier, radio, télé), même s’il s’agit d’évoquer la fausse information sans lui apporter crédit. Cela augmente Y, le nombre de personnes qui seront exposées aux informations fausses. Et ce, d’autant plus que la publication originale se trouve sur un réseau social (vidéo youtube de Didier Raoult, tweet conspirationniste du porte-parole chinois).

Le délai de contagiosité Z va aussi être plus grand : la fake news jouant sur des ressorts émotionnels, elle va mieux rester en tête. Résultat : des fausses informations qui vont beaucoup plus vite que les vraies, un R0 qui explose… et donc une infodémie qui se propage.

Les remèdes : erratum, fact-checking et vaccination

Dans une épidémie, deux types de remèdes ; soigner les malades, ou vacciner avant exposition au pathogène. Pour l’infodémie, c’est pareil :  il existe des remèdes post-partage de la rumeur, que ce soit pour le consommateur d’informations ou pour le média. Le lecteur peut lutter individuellement en osant l’imperfection : se reprendre publiquement ou retweeter un post de fact-checking s’il se rend compte qu’il a diffusé une fake news. En tant que média, les erratums et la rubrique fact-checking sont les bienvenus… Ainsi que bannir les titres trop spectaculaires, une tendance dont témoigne à merveille l’affaire Dupont de Ligonnès fin 2019.

Et la vaccination ? Au niveau de l’individu, elle consiste à avoir des réflexes de lecture de l’actu : être critique en vérifiant une information sur plusieurs médias sérieux avant de la partager, se méfier des news incroyables vues nulle part ailleurs… Arnaud Mercier, professeur en sciences de la communication et ancien rédacteur en chef du média The Conversation France, souligne également qu’il faut « faire preuve d’humilité face à la science », mais combattre « avec énergie tout discours qui essaie de faire croire que la science est le discours de vérité ».

Pour les médias, la vaccination peut passer par les mêmes ressorts : la compréhension par les journalistes de ce qu’est la science, de son fonctionnement et de ses limites, est nécessaire. De même que limiter la course à l’exclusivité. Arnaud Mercier suggère en outre aux journalistes de « se donner le temps de voir les choses différemment », et de régulièrement faire appel à de nouveaux témoins. Enfin, Julio Gimenez préconise aux rédacteurs de communiquer avec les scientifiques pour s’assurer que l’information est correctement vulgarisée.

Les géants du web se sont récemment engagés à supprimer les fake news de leurs sites : un premier pas vers la guérison ?

François Mallordy