Intermittents du spectacle : les primo-entrants sur la touche

Spectacles annulés, festivals reportés, concerts déprogrammés : tout le secteur culturel est mis sur pause depuis que le gouvernement a interdit les rassemblements de plus de 1000, puis 100 personnes en mars. Une situation préoccupante pour les intermittents du spectacle qui voient leurs cachets réduits à néant. Si la plupart d’entre eux restent indemnisés par l’État du fait de leur statut, qu’en-est-il des primo-entrants, pour qui les cachets constituaient la seule source de revenu ?

Un primo-entrant, c’est un professionnel qui vient d’arriver sur le marché du travail et qui, dans le cas précis de l’intermittence du spectacle, n’a pas encore atteint ses 507 heures de travail nécessaires à l’ouverture de ses droits au chômage pour l’année suivante.  C’est le cas de Cyril Trillat, technicien du spectacle depuis juillet 2019. Travaillant principalement chez STS Massif Central, une entreprise de prestation technique pour événements culturels, il occupe depuis presque un an des postes de technicien plateau, assistant son ou encore assistant lumière sur de nombreuses manifestations. Lorsque les annulations ont commencé à tomber, mi-mars, il lui restait encore 200 heures à valider afin d’atteindre ses 507 heures en juillet 2020, et ainsi accéder à l’ARE, allocation d’aide au retour à l’emploi prévue par le régime particulier de l’intermittence. Un objectif qui, depuis le confinement, est totalement remis en question. 

Cyril Trillat se trouve dans une incertitude totale depuis que ses contrats de travail sont à l’arrêt. De chez lui, il ne peut qu’attendre de nouvelles mesures du gouvernement.

Même en temps normal, « c’est très compliqué d’atteindre les 507 heures en un an » pour les primo-entrants, confie Jean-Maximilien Sobocinski, membre de la délégation générale du Syndicat Français des Artistes Interprètes. Selon lui, « quand on sort de l’école, on n’a pas forcément un très grand réseau. » Les semaines à venir s’annonçaient pourtant chargées pour Cyril, avec Christophe Maé au Zénith d’Auvergne le 18 mars, Michaël Gregorio à Thiers les 20 et 21 mars ainsi qu’un congrès à Paris entre le 25 et le 29 mars. Au total, ce sont 84 heures de travail qui sont parties en fumée, du jour au lendemain.

Des annulations d’autant plus préoccupantes qu’elles surviennent à un moment important en nombre de contrats :  « On entre dans la période de l’année où on s’assure un peu notre statut, là on est entrain de tout perdre ! C’est devenu presque une habitude, on regarde les annulations tomber une à une, notre agenda se vider, et notre compte en banque par la même occasion ! », raconte Cyril. 

« Je n’ai pas touché un centime depuis Holiday On Ice au Zénith d’Auvergne le 8 mars… À savoir une centaine d’euros pour faire le mois. » À trois mois de l’ouverture de ses droits, Cyril voit non seulement ses prestations s’annuler une à une, mais aussi ses revenus se stopper net. Il explique : « Plus de prestations, ça veut dire plus de cachets, ce qui veut dire plus de revenus. »

Des mesures encore insuffisantes

Le gouvernement a récemment annoncé que la période de confinement sera neutralisée pour le calcul des indemnités et des heures, lors de ce que Jean-Maximilien appelle la « date anniversaire ». Seulement, les intermittents qui n’auraient pas encore ouvert leurs droits sont-ils concernés ? Pour Cyril, l’incertitude est totale : « Certains affirment que oui, d’autres que non, ça dépend du conseiller Pôle emploi qu’on a au téléphone … »

Un manque de clarté déjà dénoncé par la CGT-Spectacle dans un communiqué en date du 19 mars : « Ces mesures ne semblent pas répondre aux problèmes (…) des professionnels primo entrants dans le régime spécifique d’assurance chômage. »

Des mesures d’autant plus inadaptées qu’elles ne prennent pas en compte les spécificités du métier d’intermittent. Car si la période gelée par le gouvernement s’applique à la durée du confinement, celle-ci ne semble pas intervenir sur la période qui précédait le 17 mars, et qui affectait déjà le secteur : « Les annulations de contrats, on en a depuis l’interdiction de rassemblements de 1 000 personnes », partage Cyril. 

En plus des des nombreuses pétitions signées par des centaines de milliers d’intermittents, des lettres sont également envoyées régulièrement au gouvernement, rédigées par « les gens du spectacle », un groupe d’intermittents qui s’est formé spontanément pour représenter la profession. / Illustration par Marion Fontaine

« Cela dépasse largement le cadre du confinement »

Et même si un possible déconfinement a lieu le 11 mai, cela ne veut pas dire que les lieux de rassemblements et lieux culturels vont rouvrir, du jour au lendemain. « Cela dépasse largement le cadre du confinement », explique Antoine Galvani, délégué à la SNAM-CGT. Lors de son allocution le 28 avril, le premier ministre Édouard Philippe a, en effet, annoncé que les manifestations culturelles et sportives rassemblant plus de 5 000 personnes seraient interdites jusque septembre.

« L’idéal serait que tout soit bloqué pendant un an, qu’on reparte à zéro pour cette année, comme si la crise du coronavirus n’avait jamais existé », ajoute Jean-Maximilien. Car si la date anniversaire — fixée au 31 mai pour les intermittents qui devaient renouveler leurs droits pendant le confinement — n’est pas repoussée, les primo-entrants risquent de ne pas pouvoir ouvrir leurs droits et perdre leurs heures réalisées avant le début du confinement. Une perte de temps et d’argent non-négligeable, ainsi qu’un risque énorme de précarité pour des professionnels qui viennent d’arriver dans le métier.

Dans un récent communiqué, le Syndicat Français des Artistes Interprètes demande au gouvernement « de ramener de manière dérogatoire et exceptionnelle, le seuil d’entrée dans les annexes à 250 heures » afin de permettre aux primo-entrants d’entrer au plus tôt dans le régime d’indemnisation. Tous ces points restent donc encore pleinement en négociation. Et risquent de déterminer si oui, ou non, les primo-entrants auront, en fin de compte, perdu un an de travail.

Rachel Rodrigues

Rubrique | Au Coin Culture

Ces dernières semaines, le monde ralenti semble redécouvrir son besoin de culture. Les initiatives des acteurs et actrices du secteur culturel fleurissent sur les réseaux sociaux, Internet regorge de bons plans dématérialisés, et souvent gratuits. On vous aide à faire le tri, et on essaye de prendre un peu de recul : qu’est-ce que tout ça dit sur la culture, et comment le secteur est touché par la crise ?

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