Internats : le grand saut vers l’inconnu ?

La reprise des cours dans les collèges et lycées est prévue dans les prochaines semaines, le 18 mai pour les 6e et 5e, début juin pour les lycéens. Au programme, des effectifs réduits, et des aménagements des lieux. Mais pour les élèves en internat, la tâche sera plus ardue que pour les autres. Internes et personnel scolaire avancent dans un grand flou.

Il y a en France environ 207 000 élèves internes dans plus de 1 500 établissements, ils représentent 3,6 % des élèves du secondaire. Au collège ou au lycée, ils passent leur semaine en internat, un lieu qu’ils ont quitté le 13 mars au soir, comme leurs camarades externes. La réouverture est prévue par les mesures gouvernementales.

Le ministère de l’Éducation nationale a publié un Protocole sanitaire pour la réouverture des écoles, collèges et lycées. Trois pages concernent les internats. Les établissements doivent désormais s’organiser dans la perspective d’une réouverture du début du mois de juin au 4 juillet, conformément aux déclarations ministérielles.

Au-delà du nettoyage et de la désinfection avant le retour des élèves, c’est davantage les règles à faire respecter au quotidien qui inquiètent les collèges et lycées. Les élèves sont souvent à 3 ou 4 par chambre et les locaux ne permettent pas de respecter les 4m2 d’espace par personne, demandés par le ministère. Il faudrait donc n’accueillir qu’une partie des élèves, les réorienter vers d’autres chambres que celles qu’ils occupent habituellement.

Des établissements dans l’impossibilité de rouvrir

Avec des élèves en filières générales, technologiques, mais aussi professionnelles, le lycée polyvalent Charlotte Perriand à Genech (Nord) serait l’un des premiers à accueillir à nouveau ses élèves. Florence Delannoy, secrétaire générale adjointe du Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale (SNPDEN) et proviseure adjointe, est très inquiète : « C’est impossible de respecter ces mesures. Nous avons pris la décision, quoi qu’il arrive, de ne pas rouvrir l’internat. »

Parmi les règles, une interroge : « Organiser les rotations pour l’accès aux espaces collectifs ». En effet, les personnels seront-ils présents pour les services de restauration ? « Nous fonctionnons avec douze personnes. Si pour des raisons de santé je n’ai que trois personnes disponibles pour la restauration, ça ne pourra pas être mis en place, même avec moins d’élèves à servir ! » argumente Florence Delannoy.

La position du SNPDEN est claire, il est impossible de respecter le protocole dans la quasi-totalité des établissements, au vu de leur configuration. Car « cela dépend beaucoup des établissements. Ce qui est possible dans mon lycée ne le sera pas forcément dans celui de la ville voisine », insiste la secrétaire générale adjointe du SNPDEN.

La problématique des transports

La reprise des transports influera fortement le retour des élèves. Ceux-ci sont souvent à plusieurs kilomètres et sans accueil en internat, ils ne pourront pas assister aux cours. Le système de demi-journées ne semble pas non plus applicable. La proviseure adjointe du lycée Frédéric Chopin de Nancy, Dominique François, est dans l’expectative pour ses 120 internes : « On ne sait pas comment faire. Nos élèves viennent de toute la région et on ne va pas leur faire prendre le train alors que nous sommes en zone rouge, surtout pour une demi-journée de cours. Ce sont des élèves qu’on ne peut pas mobiliser sur des durées aussi courtes. »

Élise, en seconde dans un lycée près d’Angoulême, partage les mêmes craintes. Pour des questions pédagogiques, elle a intégré un lycée situé à trois heures de son domicile. Et les enjeux de transport priment : « Je dois prendre deux trains différents, puis un bus. » À l’heure actuelle, les services de la SNCF ne lui permettent pas de regagner son lycée. À Genech, même constat,  « en faisant venir les élèves une journée par semaine pour leurs cours en atelier, ça ne suffirait pas. Ils arriveraient en fin de matinée et devraient repartir en début d’après-midi, au vu du trafic actuel »

Pour Juliette, 17 ans et en terminale dans un lycée de Montauban (Tarn-et-Garonne), pas de train, mais une trop longue distance. « J’habite à 50 km du lycée. C’est impensable de faire des allers-retours tous les jours. Mes parents pourraient m’amener, mais ça leur ferait 200 km de trajet par jour, avec l’essence ce n’est pas possible. »

Sans nouvelle de son établissement, pourtant en zone verte, elle n’est pas optimiste : « Je ne pense pas qu’on puisse retourner à l’internat, on est 4 par chambre, et il n’y a pas assez de place pour respecter les distances. » Comme beaucoup d’élèves, la plupart de ses affaires sont restées dans sa chambre à l’internat. Et il faudra bien les récupérer à un moment. Moment encore inconnu pour les familles comme pour les établissements.

En internat résidence, des élèves bloqués

À Agen (Lot-et-Garonne), le lycée Palissy accueille une quarantaine d’élèves en résidence, en plus d’un internat classique. Ce sont des jeunes dont les parents vivent à l’étranger ou en outre-mer pour des raisons professionnelles. Ils vivent donc toute l’année au lycée, parfois même durant les vacances scolaires.

Avec la fermeture de l’établissement, tous sont retournés dans leur famille. Katia Dèche, CPE du lycée Palissy en charge de l’internat résidence, est dubitative : « La moitié de mes résidents sont à l’étranger. Un parent d’élève m’a appelé cette semaine, il est avec son fils en Azerbaïdjan, les frontières sont fermées, il n’y a pas d’avion. Une autre élève doit passer son oral de français, elle est bloquée à Saint-Barthélemy, où il n’y a pas de lycée. »

Voir aussi : « Comment se passe le déconfinement en outre-mer ? »

Pour s’organiser, le lycée va sonder les familles et en fonction des demandes, espère pouvoir accueillir un élève par chambre. Seront prioritaires les Secondes dont l’orientation n’est pas définie ou les Terminales dont la moyenne est entre 8 et 10. Pour vider les chambres, les affaires des internes en résidence seront stockées le temps nécéssaire. Les internes « classiques » viendront, eux, récupérer leurs effets personnels lors de journées dédiées. « Nous fonctionnerons beaucoup au cas par cas, dans la bienveillance », assure Katia Dèche.

Les lycées militaires en concertation

Dans les six établissements militaires de France, la scolarité a également été interrompue. Mais la reprise est d’autant plus perturbée que l’internat y est obligatoire. Sous couvert d’anonymat, une élève du lycée militaire d’Aix-en-Provence témoigne : « Nous avons reçu une lettre de notre colonel nous indiquant que sur 800 élèves, seuls 300 pourraient être accueillis. Ils vont privilégier les classes de seconde et première. » Les cours se poursuivront à distance pour les autres élèves dans cet établissement qui dépend du ministère des Armées, et non du ministère de l’Éducation nationale.

Mais le retour au lycée sera inévitable. « Les Terminales doivent rendre leur trousseau : uniformes, draps, linge de maison… » indique la lycéenne. Il faut donc, quel que soit leur lieu de confinement, que ces jeunes retournent au lycée, parfois à plusieurs dizaines de kilomètres de chez eux. Pas de permis, peu de transports, il faudra donc compter sur les parents pour faire le trajet, dès le 11 mai.

L’ensemble des établissements scolaires à internat avancent pas à pas dans cette reprise avec pour mot d’ordre sur le terrain : l’adaptation. Deux problèmes devront être résolus pour permettre le retour des élèves ; les transports pour rallier les établissements et l’aménagement des chambres. Contacté, le ministère de l’Éducation nationale n’a pas répondu à nos sollicitations.

Marianne Chenou

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