Jeunes artistes de cirque : le saut dans l’inconnu

En Suède, en France ou au Canada, les étudiants en école de cirque ont vu leurs emplois du temps et leurs rêves bouleversés par la pandémie de Covid-19. En fin de parcours scolaire, ils comptaient notamment sur les spectacles de sortie pour présenter leur numéro aux recruteurs. La plupart n’auront pas lieu, ou dans des conditions regrettables.

Antoine réalise une « chute » lors du festival Montréal Complètement Cirque, en juillet 2019. PHOTO JEAN THES

« Ce qui me manque, c’est la sensation de voler dans mon tissu. » Après plus de deux mois confiné dans son appartement canadien, Antoine, 20 ans, regrette les entraînements au sein de l’École nationale de cirque (ENC) de Montréal, fermée depuis début mars. L’étudiant français, spécialisé en tissu aérien, sangles et hula hoop, a notamment besoin d’espace et de points d’accroche pour se suspendre puis s’enrouler dans son tissu. À l’école, les halls de douze mètres de haut lui permettent d’allonger son tissu de neuf mètres. Chez lui, seul ou en visioconférence avec ses professeurs, il ne peut faire « que du renforcement musculaire, de la flexibilité et de la danse ». La plupart des disciplines de cirque nécessitent en effet « un espace particulier et des infrastructures adaptées », rappelle l’étudiant en troisième et dernière année de formation. 

Fleuriane, 21 ans, spécialisée en vélo acrobatique au Centre national des arts du cirque (CNAC) de Châlons-en-Champagne, a également dû adapter sa pratique. Puisque son établissement est inaccessible depuis la mi-mars, elle est retournée chez ses parents, en Picardie. « À la campagne, coupée du monde », elle pédale sur une terrasse de cinq mètres sur huit, plus étroite que sa piste habituelle, de dix mètres sur dix. Il lui arrive donc de « braquer pour ne pas prendre le mur » de la maison. Par chance, elle a pu profiter d’un bâtiment en construction pendant une semaine, composé d’une pièce aux dimensions idoines pour s’entraîner. Le reste du temps, elle progresse sur des figures en statique qu’elle travaillait moins à l’école car ce n’est « pas ce qu’elle préfère ». L’occasion de laisser un souvenir à sa piste provisoire : « Le cale-pied du vélo a cassé un bout de terrasse, rit-elle. Elle a un petit trou. »

Fleuriane en « planche ventre sur guidon statique » de sa terrasse, pendant le confinement. PHOTO GWENDOLINE CORNET

Entraînements chamboulés, examen final moins bien préparé

Les jeunes circassiens ne connaissent pas tous les mêmes contraintes, à l’instar de Romain (20 ans), membre du SKH Circus Department de l’Université des Arts de Stockholm (anciennement DOCH). En Suède, il n’y a pas eu de confinement. Le gouvernement a simplement émis quelques recommandations, dont la fermeture des universités. « L’école a été obligée de fermer pendant un mois, témoigne le Français spécialisé en mât chinois et en roue Cyr. Puis elle a été autorisée à rouvrir car nous (étudiants de troisième année) avons besoin de graduer (anglicisme d’obtenir un diplôme) et d’être physiquement présents. » Mais pendant le mois de fermeture, Romain a pu emprunter du matériel. Un mât chinois installé dans son jardin suédois lui a donc permis de continuer à s’entraîner, même si « de fin mars à début avril, il ne fait pas hyper chaud ici. Ce n’était pas les mêmes conditions qu’à l’école, mais ils ne nous ont pas lâchés sans rien. » 

Lorsque son établissement a rouvert, le jeune homme pouvait s’y rendre deux fois par semaine. Problème, pour obtenir leur diplôme, les étudiants doivent présenter un numéro lors des « Closing Acts », le spectacle de sortie d’école, prévu début juin. « On se disait qu’on allait graduer avec un numéro pas prêt. On a donc prévenu l’école que ce n’était pas assez et ils nous ont écouté. » Depuis, ils peuvent y retourner cinq fois par semaine, trois heures et demi par jour, en respectant un protocole strict. Obligation de se laver les mains en arrivant, d’éviter tout contact à l’intérieur et de se désinfecter en sortant. Et même s’il s’entraîne seul dans un studio, avec un entraîneur qui lui donne des conseils en direct par Skype, « c’est plus rassurant, confie Romain. On aura le temps de préparer notre numéro. »

La « big cartwheel » en trois temps de Romain, sur son mât chinois. PHOTO EINAR KLING-ODENCRANTS

Public réduit, visibilité auprès des recruteurs amoindrie 

Son spectacle, comme ceux d’Antoine et de Fleuriane, sera toutefois perturbé. Les « Closing Acts » suédois ont été repoussés début juin alors qu’ils devaient avoir lieu mi-mai. Plutôt que de présenter l’examen final devant un public, chaque circassien « passera trois heures avec une équipe de tournage pour filmer le numéro, précise Romain. Il sera ensuite diffusé sur internet la troisième semaine de juin ». Ces conditions ne sont pas idéales mais « quand j’ai su ce qui se passait ailleurs, notamment à Montréal, je me suis dit que j’avais de la chance », concède-t-il.

Au Canada, les show de fin d’année devaient avoir lieu de fin-mai à début juin. Ils sont finalement annulés car la salle dans laquelle ils devaient se dérouler, la Tohu, a annulé les représentations de tous ses spectacles et évènements jusqu’au 30 juin. Pour remplacer l’examen final, tout le monde n’a pas pu profiter d’une vidéo réalisée par des professionnels. Antoine sera évalué à partir d’un extrait d’entraînement filmé avec un téléphone portable. Quant à Fleuriane, à Châlons-en-Champagne, son école espère encore que les « échappées », nom donné aux numéros de sortie, pourront avoir lieu au mois d’août. Si c’est le cas, ce sera à huis clos. Un vrai coup dur pour les jeunes circassiens.

« Les épreuves synthèses, c’est l’évènement où la majeure partie des producteurs et employeurs viennent nous voir, précise Antoine depuis Montréal. Donc on a peu de visibilité, même si l’école essaie de nous promouvoir sur les réseaux sociaux. » Un constat partagé par Romain, d’autant que les conditions de visionnage de son numéro ne sont pas optimales : « Les recruteurs vont juste recevoir le lien sur leur canapé. Ils n’auront pas à se déplacer. Or c’est différent de voir un spectacle en vrai ou sur ordinateur. Ça ne procure pas les mêmes émotions. » Au-delà de la visibilité auprès des recruteurs, Antoine regrette de passer à côté d’une expérience humaine : « Je suis triste de ne pas finir en beauté. On avait tous ce rêve de participer à un show ensemble. »

Extrait d’une vidéo promotionnelle d’Antoine sur son tissu. VIDÉO BRIN SCHOELLKOPF

Monde du cirque à l’arrêt, futur incertain   

Fleuriane, quant à elle, est dans une situation différente. À l’issue de la troisième année, sa dernière en tant qu’étudiante, l’école de Châlons-en-Champagne emploie ses élèves le temps d’une tournée. De septembre à décembre, les quinze membres de sa promotion vont entamer la création d’un spectacle avec Raphaëlle Boitelle, metteuse en scène et chorégraphe. Puis de décembre à mai-juin, ils tourneront dans toute la France. Au programme, plusieurs cirques historiques et un mois à La Villette, notamment. De quoi offrir une belle exposition à ces artistes. « Je vais rencontrer des personnes dont certaines potentiellement intéressées pour travailler avec moi, affirme Fleuriane. Puis à la fin de la tournée nous aurons le statut d’intermittent, ça me rassure. »

L’heure n’est donc pas aux recrutements pour l’acrobate, qui dispose encore d’un an pour agrandir son réseau dans le milieu artistique. Au Canada, Antoine a déjà participé à quelques auditions. Le longiligne artiste en a d’ailleurs réussies, dont une organisée par la compagnie Aida Cruises, qui propose des spectacles sur ses croisières maritimes à travers le monde. Il aurait également pu réaliser des performances extérieures dans des festivals estivaux à Montréal. Depuis, pas de nouvelle. Quelques touches en France, aussi, « mais rien n’est sûr, confie-t-il. Tout s’est effondré. »  

La plupart des auditions ont été annulées. En Suède, Romain n’a d’ailleurs pas eu l’opportunité d’en passer. De manière générale, le monde du cirque est à l’arrêt. « Tous mes amis ont perdu leurs contrats ou ont vu leurs spectacles reportés, témoigne Antoine. Y compris au Cirque du Soleil. » Malgré tout, Fleuriane, Antoine et Romain rêvent toujours d’intégrer une compagnie et voyager à travers le monde afin de se confronter à différents publics. Reste à savoir de quelle manière le cirque va évoluer, voire se réinventer.

Martin Boissereau

Rubrique | Sportivement

Tout ce qu’il faut savoir sur l’actualité sportive : le quotidien des sportifs confinés, les enjeux de ce confinement mais aussi le suivi de l’actu hors Covid.

Visiter la rubrique