Kiosquiers et marchands de presse : “Tous les jours, on me remercie d’être ouvert”

Au cœur de la vie de quartier, les marchands de presse sont nombreux à avoir décidé d’assurer la vente des journaux au temps du coronavirus. Mais la profession, déjà en crise, accueille le choc provoqué par l’épidémie avec une inquiétude particulière.

« Une personne seulement dans l’espace de vente”, a affiché Didier Péan devant son kiosque vert foncé de la place Monge (Paris 5e). Installé derrière la vitre de sa caisse, presque tous les jours depuis 1994, pas question de fermer pour le kiosquier, casquette beige vissée sur la tête, masque pendouillant à l’oreille. “Je ne vais pas rester chez moi alors que je peux voir du monde et venir faire mon boulot. Tous les jours depuis le début de l’épidémie, mes clients me remercient d’être ouvert”. 

Confiné mais informé

Les vendeurs de presse – dont les kiosquiers parisiens – sont autorisés à continuer leur activité, selon l’arrêté ministériel qui, le 15 mars, a contraint la plupart des lieux accueillant du public à fermer leurs portes. Au total, ils sont entre 80 et 90 % à avoir fait le choix de rester ouverts, selon les chiffres de Culture Presse et Médias France. Car continuer de proposer des titres de presse dans leur pluralité, c’est une mission de service public, d’autant plus indispensable que cette période ne ménage pas nos libertés.

Est-ce que ça rend service aux gens ? Oui. Est-ce que c’est rentable pour nous ? Pas forcément”, abonde Philippe Labourel, patron du Canon de la presse, avenue des Gobelins (Paris 13e). Chez ces deux professionnels, “les gens font le plein de lectures”. Pour “s’occuper” mais aussi “se faire leur propre avis”. Les ventes de magazines sont presque meilleures que d’habitude : “une information qui a un peu plus de recul que ce qu’on trouve sur les chaînes d’information en continu”. Pour les nombreuses personnes qui vivent seules, aller acheter son journal est aussi le prétexte à une sortie quotidienne : un regard, un échange. 

« 4 kiosquiers sur 5 fermés »

Précaires et subventionnés par la mairie, les kiosquiers parisiens ont toutefois une situation particulière. “Depuis 15 jours, je travaille bien mais j’ai la chance d’être dans un quartier où les gens sont des lecteurs et ont de l’argent”, reconnaît Didier Péan. Car si son activité vit bien, c’est loin d’être le cas de tous ses collègues. 

Contrairement aux marchands de presse indépendants, les kiosquiers parisiens exposent aussi bibelots, souvenirs, cartes postales, et sont rares à vivre de la presse. “Dans ces cas-là, le calcul est vite fait, selon Hocine Drif, président du Syndicat des kiosquiers parisiens. Depuis mi-mars, autour de moi, ils sont 4 sur 5 à avoir baissé le rideau mais ils peuvent bénéficier de l’allocation de 1 500 € du gouvernement”. A Paris, le taux de fermeture est estimé autour de 50 %, selon Médias France.

Fermer boutique

Les points de vente de journaux en général font face à une contrainte importante. En cas de fermeture, “la remise en route prend énormément de temps : il faut faire du tri entre les stocks à retourner et la quantité invraisemblable de nouveaux produits qui arrivent”, explique Pierre Bloch, porte-parole de l’Association pour l’avenir des diffuseurs de presse (ADDP). Difficile donc de fermer boutique si on le souhaite, même en temps de confinement.

Difficile aussi de respecter les gestes barrières : aucun soutien matériel n’est arrivé de la filière ou de l’Etat, déplorent les représentants syndicaux. La Mairie de Paris a toutefois distribué masques et gel à ses kiosquiers trois semaines après le début de l’épidémie.

Crise structurelle

Dernier maillon d’une filière en crise depuis plusieurs années, les marchands de presse ne cachent pas leur inquiétude face au choc provoqué par l’épidémie. En prévision de l’éventuelle faillite du distributeur Presstalis, les éditeurs avaient déjà commencé à diminuer le nombre des publications qu’ils mettent à la vente. Eux-mêmes en difficultés financières, ils craignent de ne jamais toucher les revenus que Presstalis est censé leur verser, si ce n’est pas déjà le cas.

Outre les problèmes logistiques provoqués par l’épidémie, cette frilosité s’est accrue, les journaux encourageant leurs lecteurs à s’abonner ou à les consulter en ligne. “Si les éditeurs arrêtent de produire et de mettre des journaux à vendre, ils vont tuer le système de distribution”, déplore Philippe Labourel. D’autant plus durant cette crise sanitaire qui accroît l’incertitude des vendeurs de presse.

*Propos recueillis (par téléphone) par Justine Daniel.

Justine Daniel