La difficile condition des chauffeurs routiers

Alors qu’une partie de la France est confinée, les routiers continuent de sillonner le pays pour assurer l’approvisionnement des supermarchés et des commerces essentiels. Un travail compliqué par l’épidémie notamment en terme d’accueil dans les aires de repos.

« J’étais sur la route et je sortais de Saint-Etienne, sur un panneau j’ai lu « un café offert aux routiers à la prochaine station » alors je me suis dis que c’était vraiment sympa et je me suis arrêté. Sauf qu’après avoir pris mon café j’ai voulu aller aux toilettes mais les sanitaires étaient fermées. » Manuel Leduc est routier et fait du transport frigorifique. Depuis le début de l’épidémie, pour Manuel comme pour ses collègues, trouver des sanitaires est devenu une tâche ardue. « Même dans certaines sociétés avec lesquelles on travaille régulièrement, il faut batailler pour avoir accès aux douches et toilettes » confie Manuel Leduc qui déplore le fait qu’on n’écoute pas les transporteurs. Il faut alors appeler la direction pour que les portes des toilettes s’ouvrent, ce que regrette le syndicat FO qui appelle à ce que  « des mesures très fortes soient prises en termes de santé, d’hygiène et de sécurité pour l’ensemble des salariés ».

Après des plaintes de routiers face à ces fermetures, le secrétaire d’état auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire chargé des transports Jean-Baptiste Djebbari avait fait un appel le 20 mars pour que de telles situations ne se représentent plus. Il avait notamment déclaré que « L’État s’emploie à maintenir l’ouverture des stations-service, aires de repos, toilettes ainsi que la vente à emporter dans les restaurants routiers. » Dans les faits, rares sont les aires de repos à proposer des repas chauds. « Sur l’autoroute A11 il n’y a qu’une seule station qui fait du chaud » répond Jamal Sghayare au volant de son camion. « Depuis l’allocution du ministre il y a eu un peu de changement, selon Manuel Leduc. Sur l’A85 il y a une station qui fait des frites ou un plat à emporter. Il y a certaines stations qui font beaucoup d’efforts. » Proche du Mans par exemple, la société autoroutière Sanef a fait venir un food-truck qui fournit gratuitement des repas chauds aux routiers. Mais de telles initiatives sont rares au point d’être référencées sur des cartes. Bison Futé les a d’ailleurs répertoriées pour faciliter la tâche des transporteurs.

Pour éviter toute pénurie alimentaire, deux arrêtés ont été pris les 19 et 20 mars derniers. Ils autorisent notamment le transport de marchandises le dimanche et allongent la durée de conduite autorisée. Rien qui ne concerne vraiment nos deux chauffeurs qui déclarent que pour le transport frigorifique, les camions roulent tout le temps y compris le dimanche.

En cette période de confinement, les routiers transportant des produits de première nécessité comme de l’alimentaire ou du pharmaceutique ne chôment pas mais « on constate aujourd’hui une baisse de l’activité » selon Quentin Martinez un responsable logistique. Baisse générale due à un grand nombre d’entreprises qui ont cessé leur activité n’étant pas considérée comme essentielle. Première conséquence : les camions font plus de distance à vide. « Comme il y a une chute de l’industriel (la bière par exemple ndlr) on revient avec beaucoup moins de chargement, et là, c’est mon patron qui en subit les conséquences » raconte Manuel Leduc, qui redoute le moment où son entreprise devra recourir au chômage partiel. Car pour les routiers cette solution serait très pénalisante : « ce sont les frais de déplacement qui font notre salaire » assure Jamal Sghayare. Les nuitées et les repas sont défrayés hors salaire pour les routiers à hauteur de 250 euros par semaine. Alors si un routier n’est plus sur la route, il ne perçoit plus ces frais-là. Un énorme manque à gagner pour ces travailleurs. C’est d’ailleurs pour cette même raison que la plupart des transporteurs n’ont pas exercé leur droit de retrait, comme le préconise le syndicat FO. Manuel Leduc continue ainsi de travailler « parce qu’il n’a pas les moyens financiers pour s’arrêter ».

Alors même si la période est difficile et que la plupart des routiers sont stressés par l’épidémie, ils continuent de rouler et d’alimenter nos grandes surfaces. Jamal Sghayare raconte : « avec mes collègues on s’efforce de ne pas trop penser à tout cela. On s’appelle beaucoup et on essaie de rigoler bien que la menace soit là ». Conscients des risques sanitaires, les chauffeurs ne prennent pas les mesures de sécurité à la légère. « Je me suis équipé en masque, gel, gants tout seul depuis le début de l’épidémie » assure Manuel Leduc. De son côté, Jamal Sghayare s’est vu fournir tout le matériel de protection réglementaire par son entreprise. Des routiers en première ligne face à l’épidémie de coronavirus et qui se sentent bien seuls : « certes les routes sont désertes et on avance plus vite mais ça donne aussi une impression d’être seul au monde. Les trajets sont d’autant plus longs. » confie Manuel Leduc.

Alice Rouja