La pharmacie, cette ligne de front dont on parle peu

En officine de ville ou à l’hôpital, les pharmaciens sont au contact des patients et vérifient les médicaments. Indispensables aux traitements des malades atteints du Covid-19, ils refusent d’être mis en avant.

« La première semaine de confinement, la population dans notre pharmacie a triplé et on a dû travailler en non-stop pour tenir le rythme. » Louis Gilliot, étudiant en cinquième année de pharmacie, travaille dans la pharmacie centrale d’Ostwald, en proche banlieue de Strasbourg. Si depuis, la cadence a ralenti, il se plaint de l’attitude de patients angoissés : « Non-respect du confinement, exaspération, comportements irrespectueux, abus de prescription, énumère-t-il. On se doit d’être plus fermes avec certains pour faire respecter le confinement. »

La crise bouleverse les échanges entre patients et pharmaciens qui sont physiquement séparés par des vitres en plexiglas. « En exagérant, c’est comme si l’on se disait à chaque nouvel arrivant “J’espère qu’il a une bonne raison d’être là“ et c’est un a priori difficile à accepter dans notre relation avec nos patients », reconnaît Louis.

Même constat fait par Carole Linck : « Le masque, la vitre en plexiglas et les distances de sécurité participent à créer une barrière entre le patient et nous. » L’étudiante, qui jongle entre un emploi dans une pharmacie et la production de SHA (solution hydroalcoolique), a la chance d’avoir accès à assez de matériel de protection : « A la pharmacie, toute l’équipe porte des masques FFP2 et des gants ». De son côté, Louis a dû attendre trois semaines avant d’obtenir des masques chirurgicaux. Dans sa pharmacie, les patients atteints du Covid-19 récupèrent leurs traitements à la lucarne de garde, à l’écart des autres malades.

Comme les personnes interviewées, la profession de pharmacien est majoritairement jeune et féminine.

Pharmacien, soignant et confident

A la pharmacie de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, grand bâtiment jaune surnommé « l’horloge », les pharmaciens se retrouvent aussi au contact de patients « Covid+ », comme ils disent. Certains d’entre eux, également atteints d’une pathologie lourde comme un cancer, viennent y récupérer leurs traitements très onéreux, introuvables en officine de ville. Ils apprécient aussi de bénéficier de l’anonymat d’un hôpital, plus discret qu’une pharmacie de quartier. D’autres, dits « patients pass », sans CMU ni carte vitale, viennent y chercher gratuitement leurs médicaments, fournis par l’hôpital dans la limite des stocks disponibles. 

C’est parmi eux que les pharmaciens suspectent des cas non-testés de Covid-19. « Un patient qui arrive pour du paracétamol, un petit antibiotique et c’est tout, tu te doutes que ton patient a le Covid », raconte Emilie Cohen, externe en cinquième année de pharmacie. Au début de la crise, c’était la prescription classique des médecins pour les cas suspects, explique-t-elle.

Les pharmaciens apaisent comme ils peuvent ces patients fragiles, immuno-déprimés ou sans couverture sociale. « On doit être à leur écoute, on prend toutes les précautions nécessaires avec eux pour les rassurer », jure Gaétan Kintz, externe en pharmacie au Nouvel hôpital civil de Strasbourg.

Les tests liés au Covid-19, surveillés par les pharmaciens

D’autres ne voient les patients « que sur ordonnance », mais ne travaillent pas moins pour eux. A cause de la crise, Morgane Weiland ne peut avoir aucun contact avec les malades. Cette externe en pharmacie est en stage au rez-de-chaussée de l’horloge, au milieu des classeurs et des cartons d’archives. « Ce que je vérifie, c’est que le patient ait tel médicament parce qu’il a telle maladie ». Elle fait très attention aux médicaments les plus chers ou les plus à risque. Si le bon traitement a été administré dans la bonne quantité, l’hôpital est remboursé par la Sécurité sociale.

Parmi les médicaments qu’elle contrôle figurent désormais la fameuse hydroxychloroquine, à l’efficacité contestée contre le coronavirus, ou le tocilizumab, un anticorps qui freine les réponses immunitaires trop fortes de patients Covid. La prescription de traitements en-dehors de leur indication initiale pose toutefois des problèmes. « Un médicament obtient toujours une AMM, une autorisation de mise sur le marché, explique Morgane. Là, un médicament très cher n’est pas dispensé pour les maladies habituelles car il n’y a pas d’AMM pour le Covid », rallongeant d’autant son travail administratif.

Ces médicaments font partie des essais cliniques que suit Emilie, dont certains liés au coronavirus. « Le pharmacien doit vérifier que chaque patient a bien la bonne molécule, la bonne dose, le bon jour », explique Emilie. Il doit aussi prendre garde aux comorbidités des patients Covid, en vérifiant qu’il n’y ait pas « d’interaction dangereuse » entre celles-ci et les tests. Une fois les essais contrôlés, sa chef emmène elle-même les traitements liés au Covid-19, pour ne pas exposer ses externes aux risques infectieux.

Tous ces jeunes pharmaciens craignent surtout de contaminer un patient ou un proche : « Ça peut être une source d’angoisse d’aller au “front“ et d’imaginer être contaminé mais asymptomatique, puis de contaminer sa famille », confesse Gaétan. Pour éviter le pire, Louis s’est confiné dans son studio et s’est coupé de ses proches, à la différence de ses amis rentrés chez eux. Dès qu’elle rentre chez elle, Emilie applique toujours le même rituel. « Quand je rentre chez moi, je n’ouvre pas la porte moi-même, je me douche tout de suite, je me lave les cheveux », raconte-t-elle.

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« On ne peut pas se retirer par peur »

Pour autant, les jeunes soignants peuvent compter sur un soutien sans faille de leurs collègues. « Je suis fière que toute la profession se mobilise d’une manière ou d’une autre dans ce combat de santé publique. On ne peut pas se retirer par peur, ça fait partie de notre métier », affirme Marie Doriath-Wolff, étudiante en filière Industrie-Recherche et volontaire dans la fabrication du SHA. « Il y a des solidarités entre services, des étudiants en médecine bombardés infirmiers, des infirmiers bombardés aides-soignants, les corps de métier ont plus tendance à se solidariser », confirme Morgane.

Rester actif leur permet de garder le moral et de se sentir utile : « Je me dis plus que jamais que c’est pour ce genre d’événement que j’ai choisi le domaine de la santé. Chaque jour, on va être utile dans cette lutte pour les patients, pour la société et pour nos proches ! » s’exclame Louis, fier de sa mission. Certains, comme Marie, prennent conscience de l’importance de leur rôle : « Je me suis simplement rendu compte à quel point les pharmaciens sont en première ligne avec les patients. »

Ces futurs pharmaciens espèrent que la crise apportera davantage de reconnaissance à leur travail, même s’ils ne se pensent pas les plus méritants. « Je ne suis pas une infirmière en train de sauver des vies ou un médecin en train de prendre des décisions incroyables en réa », lâche Emilie. Un jour, des policiers lui ont demandé de présenter son attestation professionnelle, sur laquelle est écrit « externe en pharmacie ». « Ils m’ont dit “merci et bon courage”. Pourtant je ne fais pas grand-chose. »

Phéline Leloir-Duault et Louis de Briant