La reprise de l’école primaire vue par une institutrice

En France, la première semaine de reprise de l’école a donné lieu à des situations ubuesques. Le récit d’une jeune enseignante parisienne, illustre la situation chaotique des écoles primaires en période de pandémie.

Lundi 11 mai, Roxane se rend à l’école en vélo. « Tu verrais, les bus sont bondés ! » C’est le premier jour du déconfinement. À 9h30, elle slalome entre les voitures à nouveau de sortie sur le boulevard Jean Jaurès à nouveau embouteillé. Jusqu’à son école à nouveau ouverte dans le XIXème arrondissement de Paris. Roxane est enseignante en CE2 dans un établissement classé REP pour « réseau d’éducation prioritaire ». Elle a 24 ans et a passé les semaines de confinement à tenter de maintenir un semblant de contact avec ses élèves dispersés aux quatre coins des logements sociaux du Nord-Est parisien.

« Certains parmi les plus en difficultés ont complètement décroché » regrette-t-elle. « Mais ce n’est pas étonnant dans le contexte de familles nombreuses avec un seul ordinateur et pas d’espace de travail. Les parents sont débordés ». Roxane appelait directement les familles les moins réactives. Le téléphone passait parfois de mains en mains de longues minutes avant d’échouer aléatoirement à l’oreille de l’un ou l’autre membre de la famille. « C’était une période difficile. Mais quand on a annoncé la reprise de l’école le 11 mai, j’ai vraiment commencé à angoisser ».

Rentrée des profs

Pour les enseignants du primaire, le brusque retour à l’école avait de quoi faire peur. À l’âge des premiers apprentissages du vivre ensemble, des jeux, de la récréation bouillonne et des doigts dans le nez, l’école en période de pandémie n’avait rien d’une évidence. Les instits à la santé fragile ont été dispensés de présence physique. Les autres étaient invités à se réunir pour préparer la rentrée. Aucun d’entre eux n’a été la cible de test médical. Pourtant Roxane l’a eu (quoi ? le coronavirus). Mais elle va mieux.

Après avoir attaché solidement son vélo et salué de loin ses collègues, elle a sorti son portable pour raconter sa rentrée par messages. « On entre un par un. Il faut aller à l’autre bout de l’école se laver les mains puis revenir à l’entrée pour mettre un masque. » À l’appréhension de reprendre le travail se mêle un sentiment burlesque de pénétrer dans un monde de fous. Dans l’enceinte de l’établissement, la directrice a consciencieusement préparé un circuit pour gérer le flux des visiteurs. Le parcours débouche sur une grande salle où les enseignants entrent au compte-goutte. « On est installés en cercle, chacun sur une chaise à un mètre de distance, sans table. Comme les élèves en classe de musique » écrit Roxane sur son portable.

La réunion est introduite par une tentative de mise au point sur l’épineuse question des masques sanitaires. Faut-il en porter ? Est-ce obligatoire ? Est-ce recommandé ? Le concile masqué se lance dans l’exégèse ardue d’un protocole sanitaire obscur. Sa publication par le ministère de l’éducation nationale a été suivie d’un corrigé du même ministère. « On se demande si le protocole est un conseil ou une obligation… » écrit Roxane. La directrice ouvre la bouche derrière son tissu blanc et bleu. D’après le protocole, il serait aussi recommandé aux enseignants de s’adresser aux élèves de profil. Un silence d’une vingtaine de secondes parcourt la ronde des collègues, béats peut-être en tout cas cois.

L’ordre du jour met sur la table absente le thème des masques portés par les enfants. « C’est compliqué parce que s’ils en ont (les enfants, des masques) ce sera à nous (les profs) de surveiller leur port et potentiellement leur mauvais usage » décrypte Roxane. Le colin-masquart ne doit pas fleurir dans les cours d’école. « Le problème c’est aussi qu’officiellement, le port du masque est toléré. Donc on ne peut pas interdire aux enfants d’en porter. Ça risque d’être encore plus anxiogène parce que les familles vont nous voir avec des masques. Pourquoi leurs enfants n’auraient pas le droit d’en avoir aussi ? » Ces interrogations restent en suspens.

Des enfants prioritaires

Jeudi 14 mai c’est la rentrée, mais pour quelques élèves seulement. « D’abord les enfants dont les deux parents exercent un métier indispensable puis les élèves en difficultés scolaires et dans un troisième temps les autres » énumère dans l’ordre Roxane. La participation est soumise au volontariat. Or après consultation, il résulte qu’une seule des familles ciblées pour les difficultés scolaires de leur enfant, accepte de renvoyer sa fille en classe. « Ça se comprend, explique l’institutrice. Beaucoup ont de grandes fratries, font le ramadan et n’ont pas d’endroit pour s’isoler à la maison. S’ils étaient contaminés à l’école ça pourrait se propager rapidement à toute la famille. »

Sur les deux cents trente élèves de l’école, vingt huit sont donc présents physiquement ce lundi. Pour s’en occuper un instituteur pour les CP qui sont trois, deux en alternance pour les CE1 qui sont six, deux en alternance pour les CE2 qui sont six et un pour les CM2 qui sont sept. Roxane s’occupe des CE2. En alternance deux jours sur quatre avec un collègue, elle anime la classe de six élèves. Les lundi et mardi, elle s’occupera de l’enseignement à distance pour les autres élèves.

Roxane surveille les élèves, un par un, tandis qu’ils se lavent les mains aux toilettes. Puis elle veille à ce qu’ils ne touchent que le matériel individuel disposé à leur table. Dans sa classe, paddockés à deux mètres les uns des autres, six fils et filles d’infirmiers, de professeurs, de psychiatres, d’aides à la personne, de chômeur et de « poste à responsabilité à la RATP », sont assis sagement, l’air un peu inquiet. Voilà tout ce qu’il reste des CE2 B.

Des masques « en papier crépon »

« C’est l’enfer » résume Roxane. Toute la journée elle veille à ce que les distances de sécurité soient maintenues entre les élèves. « Pendant la récréation habituellement, les profs peuvent aller au toilettes ou fumer une clope. Là on est deux et on est obligés d’être tout le temps alertes ». Entre lavages de mains réguliers et interdiction du moindre contact « on a l’impression d’engueuler les enfants en permanence. »

Chaque élève a son petit paquet de livres à déposer dans un casier le week-end. Le lundi les affaires sont nettoyées et aucun échange de matériel n’est toléré. Si le bout du doigt d’un élève touche le bout d’une trousse à l’autre, l’un et l’autre doivent être immédiatement désinfectés. « Il faut faire sans cesse attention. Un prêt de stylo, ça dure une semaine » sourit Roxane amèrement.

Difficile aussi de se faire aux conditions d’hygiène. Le masque est désormais obligatoire pour les professeurs mais ceux fournis par la mairie ne sont pas conçus pour parler. « On dirait des masques en papier crépon » s’agace Roxane. «  Au bout de dix minutes, le tissu est trempé. » Et les enseignants n’ont que deux masques à disposition par journée. « Un masque plein de miasmes c’est encore pire… » Un collège voisin aurait reçu des masques canards, plus commodes pour enseigner. « La mairie a l’air de faire au mieux. Elle doit nous envoyer des thermomètres pistolets pour tester les élèves à distance ».

« À six, sept par classe c’est le max »

Au programme, la révision des apprentissages fondamentaux. « Lire, écrire, compter » résumait Adolphe Thiers. « Et le respect d’autrui » ajoute le ministre Jean-Michel Blanquer. Mais de l’aveu tabarin des enfants, beaucoup ont passé le confinement devant les jeux vidéo. Roxane constate que ses élèves ont oublié beaucoup de choses. « Certains ne savent plus retrouver un verbe dans une phrase… C’est un peu décourageant, d’autant qu’on doit avancer dans le programme.  »

Après quelques semaines à jouer les mérules, les enfants ont pourtant aussi besoin de se dépenser. Le professeur de sport ne devrait pas revenir avant septembre. Dans les couloirs d’école on dit que les postillons pourraient être propulsés à dix mètres en pleine course. Alors les enfants « sautent comme des petits poneys » sur les bancs disposés en enclos dans la cour. « Ils ne peuvent pas jouer au ballon ni à chat, à rien en fait. Enfin pour le moment ça va, ils sont contents de se retrouver et ils dessinent avec des craies sur le sol. »  

Roxane en dépense, elle, de l’énergie. L’institutrice a mal au dos depuis qu’elle a déplacé des dizaines de chaises et de tables pour réorganiser les classes d’après les distances réglementaires. Elle sait qu’elle devra à nouveau repenser l’organisation à mesure des vagues d’élèves et cette pensée l’épuise d’avance. Mais sa plus grosse inquiétude vient de l’objectif d’une rentrée générale fixée le 25 mai. « À six, sept dans une classe c’est le max. Comment on fera avec les autres ? »

Léo Thomas