La souffleuse et la soufflée : la médiation culturelle continue à distance

Depuis le début du confinement, les musées ont fermé leurs portes et les expositions virtuelles gratuites se sont multipliées. Le service des Souffleurs d’images s’est donné pour mission de rendre accessibles ces contenus aux personnes aveugles et malvoyantes.

Le dispositif des Souffleurs d’images, qui permet aux personnes aveugles et malvoyantes d’accéder à l’évènement culturel de leur choix, s’est adapté aux circonstances. Grâce aux ressources mises en lignes par les musées, ses bénévoles continuent la médiation en guidant les personnes aveugles et malvoyantes, au bout du fil,  à travers des expositions virtuelles.

Ce service est proposé par le  Centre Recherche Théâtre Handicap (CRTH) de Paris. Après une formation, le ou la bénévole, souvent étudiant.e en art ou artiste, accompagne une personne aveugle ou malvoyante à un spectacle ou une exposition et lui décrit ce qui lui est invisible. La structure se revendique d’une “médiation humaine et personnalisée”, durant laquelle se crée une vraie relation entre “souffleur” et “soufflé”.

L’accessibilité culturelle, même à distance

La vocation du CRTH, c’est de rendre accessible les contenus culturels aux personnes en situation de handicap. Alors, pour Catherine Mangin, en charge du service des Souffleurs d’images, pas question de s’arrêter avec le confinement. “Quand les musées ont fermé, des personnes aveugles et malvoyantes m’ont fait part de leur déception de l’annulation des soufflages à venir, explique-t-elle. En parallèle, les musées ont commencé à mettre beaucoup de contenus en ligne.” L’association lance alors un appel à contribution auprès de sa base de bénévoles, pour mettre en place des visites de ces contenus virtuels, par téléphone.

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L’idée plaît, chez les bénévoles comme chez les personnes aveugles et malvoyantes. Grâce aux soufflages à distance, le nombre de demandes de médiation n’a pas baissé avec le confinement, au contraire. “En temps normal, notre activité est concentrée sur la région parisienne, où nous sommes basés. Depuis trois semaines, on reçoit des demandes de personnes aveugles et malvoyantes du Havre, du sud de la France… On touche beaucoup plus de monde !

Véronica Ratiney et Maryse Le Guen ne se connaissaient pas. Elle font toutes les deux partie des personnes qui ont commencé les soufflages avec la médiation à distance. L’une est institutrice, confinée dans sa maison de l’Essonne, l’autre employée au service de la protection de l’enfance du Ministère de la Santé, et vit dans un appartement à Malakoff. Le temps d’une heure, au téléphone, elles ont déambulé ensemble virtuellement dans l’exposition Victor Hugo et l’océan, de la Maison de Victor Hugo.

“On se pose, et on perçoit les œuvres autrement”

Décrire une œuvre, quand on est bénévole, c’est la regarder différemment. “On se pose, et on perçoit les œuvres autrement, raconte Véronica. Par exemple, il y avait un dessin d’un bateau noir, sur fond gris. J’ai décrit de quel côté penchait la voile, l’intensité du vent, la façon dont le personnage s’arc-boute… ce sont des détails qui m’auraient échappé si j’étais allée à l’exposition seule.”

Victor Hugo (1802-1885). « La Durande ». Plume et lavis d’encre brune et noire, gouache sur papier vélin. © Paris, maison de Victor Hugo / Roger-Viollet.

La formation suivie par les bénévoles encourage à joindre le geste à la parole. Par exemple, pour décrire une image, on peut prendre la main de la personne, pour lui montrer à quel niveau se trouve l’objet dont on parle. Au téléphone, Véronica a donc dû improviser : “C’est un effort supplémentaire. Il faut se mettre à la place de son interlocuteur, imaginer ce que lui évoquent les objets qu’on décrit s’il ne les a jamais vu.”

Maryse, elle, a été bien-voyante : “Quand elle me décrit les arbres, les rochers, je les revois, je m’imagine tout.” Mais chacun a sa manière de vivre l’exposition. “Une personne aveugle m’a raconté que pendant l’appel téléphonique, elle dessinait les tableaux sur sa cuisse avec son doigt, pour se le représenter par les sensations”, raconte Catherine Mangin.

Une exposition, c’est aussi l’atmosphère d’un musée. Difficile de la recréer par téléphone… Mais Maryse souligne : “Véronica a mis de sa sensibilité dans ses descriptions, pour créer une ambiance. Par exemple, elle me racontait ses propres voyages à Guernesey [où se tiennent la plupart des dessins de l’exposition, ndlr], me récitait des poèmes de Victor Hugo. Contrairement à une audiodescription pré-enregistrée, je pouvais poser des questions, demander des détails, c’était un échange.

Un remède au confinement

Le soufflage est aussi une façon de passer le temps et de construire de nouvelles relations sociales. “Les musées sont souvent accessibles, grâce aux guides conférenciers et à la traduction des panneaux en braille, explique Maryse. Ce qui m’empêche de faire des expositions, c’est plutôt que je n’ai pas le temps !” Le moment du confinement est l’occasion de s’éloigner d’une routine réglée par les horaires de travail et les transports parisiens.

La médiation permet aussi de sortir de l’isolement social et culturel. “Ça m’a permis de voir une exposition que je n’aurais certainement pas vue sans le confinement”, se réjouit Véronica. Les deux femmes ont appris à se connaître autour de Victor Hugo. “C’était notre première fois à toutes les deux, rigole Maryse. Au bout d’une heure de visite, on s’est mise à parler de choses et d’autres, comme de vieilles copines.”

Parmi les expositions proposées, on trouve celles du Grand Palais ou du Château de Versailles, mais aussi des expositions de musées étrangers, comme le MET de New York, le British Museum de Londres ou le musée Van Gogh d’Amsterdam. “Les grands musées étrangers attirent beaucoup de demandes, remarque Catherine Mangin. C’est l’occasion pour les gens de voyager, de quitter un peu leur appartement.” Elle aimerait faire partager cette opportunité au-delà des publics aveugles et malvoyants : le service de soufflage d’exposition a vocation à s’ouvrir aux personnes en situation de fracture numérique et aux résidents des Ehpad.

Alice Marot

Rubrique | Au Coin Culture

Ces dernières semaines, le monde ralenti semble redécouvrir son besoin de culture. Les initiatives des acteurs et actrices du secteur culturel fleurissent sur les réseaux sociaux, Internet regorge de bons plans dématérialisés, et souvent gratuits. On vous aide à faire le tri, et on essaye de prendre un peu de recul : qu’est-ce que tout ça dit sur la culture, et comment le secteur est touché par la crise ?

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