Le BTP engagé contre son gré dans la guerre économique

À la maison ou au chantier ? Les entreprises du bâtiment ne savent plus quoi faire de leurs deux millions d’employés. Arrêtées par précaution sanitaire, elles subissent désormais une exhortation ministérielle à la continuité économique. Récit de deux semaines d’imbroglio.


« J’en appelle à votre sens des responsabilités. » Le discours d’Emmanuel Macron à 20 heures le 16 mars dernier est d’une solennité particulière. La France comprend qu’elle entre dans un confinement strict, comme son voisin italien. Dans le bâtiment, artisans et grandes entreprises comprennent que leurs chantiers, non-nécessaires à la « guerre » déclarée au virus, doivent cesser. Et le président d’annoncer des mesures de soutien aux entreprises : « report de charges fiscales et sociales, soutien au report d’échéances bancaires… »

Le lendemain, dès midi, le confinement se met en place. Dans l’Ain, près de Bourg-en-Bresse, deux ouvriers poseurs de fenêtres nous racontent être contrôlés par un gendarme. Leurs attestations sont en règle mais l’agent les prévient : « votre activité n’est pas essentielle, l’entreprise va devoir fermer ». De la TPE aux grands groupes, le secteur du BTP, rassuré par la promesse du financement du chômage partiel, interrompt rapidement ses chantiers et met à l’abri ses ouvriers.

Le BTP accusé de déserter

Deux jours après, le 19 mars, une déclaration de la ministre du Travail ébranle le secteur. Sur LCI, Muriel Pénicaud réagit à la décision de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb) d’interrompre les chantiers : « Quand un syndicat patronal dit aux entreprises ‘Arrêtez d’aller bosser’, c’est du défaitisme ». Stupeur dans le secteur qui ne tarde pas à réagir avec une vigoureuse pétition. Les signataires, plus de 50 000, dénoncent le « mépris » d’un gouvernement qui « n’a aucune connaissance de [leur] situation quotidienne et se permet de se faire moralisateur ».

Sur tout le territoire, c’est l’incompréhension. Dans le Bas-Rhin, les patrons du BTP écrivent au préfet pour s’insurger contre le double-discours du « restez chez vous » et du « continuez les chantiers ». Ils refusent de « mettre en danger » leurs ouvriers. Des mesures peuvent être prises pour que les ouvriers se lavent les mains fréquemment, mais comment réorganiser les vestiaires pour qu’ils ne soient pas proches les uns des autres ? Comment couler du béton en respectant une distance d’un mètre ? Toute l’organisation du secteur, tous les gestes pratiqués par les ouvriers posent de vraies difficultés. De l’autre côté de la frontière, l’Italie interdit l’activité des entreprises non-vitales.

Effort de guerre sanitaire ou économique ?

Au fil des interventions de Muriel Pénicaud, on comprend que « l’effort de guerre » doit concerner toutes les activités économiques, qu’elles aient ou non un lien avec la crise sanitaire. Et le BTP prend pour lui cette communication, conscient du poids que représentent ses deux millions de travailleurs à qui il faudrait payer un chômage partiel en cas d’arrêt total, sans parler du dixième de PIB dont le pays se priverait. Rouvrir les chantiers est désormais synonyme de « civisme » dans la bouche de Muriel Pénicaud alors que les médecins et le ministre de la Santé exhortent sur les ondes les Français à rester chez eux.

Deux jours plus tard, la ministre du Travail se félicite d’un accord signé avec les représentants du BTP pour « renforcer la continuité de l’activité du secteur et la poursuite des chantiers ». Elle annonce qu’un protocole de sécurité sanitaire doit être mis en place sur les chantiers avant leur réouverture. Par exemple, les ouvriers devront avoir à disposition gel hydroalcoolique et masques. Dans le même temps, les entreprises du BTP ont commencé à offrir leurs stocks de masques aux hôpitaux… Pour la section CGT « Construction, Bois et Ameublement », en ordonnant la reprise des chantiers, le gouvernement veut « sauver le capitalisme, au prix de la santé et de la vie des salariés ». 

Le ministère impuissant

Mais « accord sur les conditions de réouverture » ne rime pas forcément avec réouverture. « Non, les chantiers ne vont pas pouvoir redémarrer », s’agace le président de la Fédération française du Bâtiment sur BFM Business le 23 mars. Il n’est pas question que des artisans interviennent chez des particuliers confinés et de nombreux chantiers sont interrompus à l’initiative des pouvoirs locaux, du président du département de la Mayenne à la mairie de Paris. Alors que Muriel Pénicaud pousse pour le maintien d’une activité économique, force est de constater que de nombreux chantiers resteront encore des semaines à l’arrêt.


Théo Moy

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

Le monde s’organise autrement, le commerce se fige, mais la planète économie a pour impératif de continuer à tourner : c’est toute la problématique à laquelle s’intéressent nos journalistes dans cette rubrique.

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