Le confinement vu par les policiers et les gendarmes : « On nous a demandé de nous débrouiller »

Policiers et gendarmes ont été fortement mobilisés pour faire respecter le confinement et tenter de limiter la pandémie de Covid-19. Malgré le devoir de réserve auquel sont tenus les agents, une forme de ras-le-bol se fait ressentir face au manque de préparation et de matériel. Ils témoignent. 

« On nous a filé le bébé. Le gouvernement a dit grosso modo il ne faut pas sortir, et ensuite on nous a demandé de nous débrouiller. » Franck a 38 ans et est gendarme départemental dans le Centre-Val de Loire. Comme plus de 100 000 policiers et gendarmes, il a été déployé dans le dispositif de contrôle du confinement à partir du mois de mars. « On n’a eu aucune solution, peu de matériel, mais on devait le faire. »

Pour faire respecter le confinement, le gouvernement a mis en place dès le 17 mars un vaste dispositif mobilisant policiers et gendarmes. Chargés entre autres de contrôler les attestations de sortie, ils se sont trouvés pendant deux mois en contact direct avec la population, souvent sans protection. Une situation qui a déclenché la colère des agents et des syndicats de police dès le début de la crise sanitaire.

« On a eu les infos en même temps que tout le monde »

Que ce soit dans la police ou dans la gendarmerie, les agents décrivent un manque d’informations, notamment autour de l’annonce du confinement. Chloé* a 20 ans, elle est gendarme départementale depuis deux ans à la frontière italienne. « Avec les Italiens, ça fait un long moment qu’on est exposés au virus, même avant le confinement. On a eu les infos sur les gestes barrières en même temps que tout le monde, à la télé, et ensuite seulement on a eu des instructions internes. »

Au début du confinement, la question de la pénurie de masques enflamme le débat public et les stocks sont redirigés vers les soignants. Le ministère de l’Intérieur justifie alors le non port du masque des agents en expliquant qu’ils ne sont utiles que pour les malades, interdisant même aux forces de l’ordre d’en porter. En pratique, l’interdiction – qui a été levée début mai – a varié selon les unités. Dans la brigade de Franck, son supérieur a autorisé le port du masque mais n’en a fourni aucun jusqu’à la fin du mois d’avril : « Maintenant on a du matériel mais on a passé plus d’un mois à devoir se débrouiller. » 

D’autres hiérarchies ont fermement interdit aux agents de porter un masque. C’est le cas de la brigade de Chloé : « Ils nous disaient qu’on n’en avait pas assez et que ça risquait d’affoler la population. Quelques jours avant le déconfinement, on n’avait toujours pas le droit de porter des gants ou des masques sauf en cas d’intervention. Moi par exemple, je n’en avais jamais mis avant le déconfinement. » Des procédures disciplinaires ont même été entreprises envers certains agents qui ont désobéi aux ordres en choisissant d’en porter.

« On a l’impression d’être pris pour du bétail »

Avec le déconfinement, le ton change. Des notes internes demandent désormais aux policiers et aux gendarmes de porter des masques. Un revirement qui fait réagir les agents, entre colère et résignation. Charlie*, un policier de 24 ans de la compagnie centrale de circulation de Paris, partage leur irritation : « On se pose beaucoup de questions avec les collègues. On nous oblige à porter des masques alors qu’avant on nous l’interdisait. Nos officiers nous disent que c’est comme ça, on ne nous donne pas vraiment d’explication. » Franck s’insurge : « On a l’impression d’être pris pour du bétail. »

La peur d’être infecté est aussi présente, mais elle n’affecte pas tout le monde de la même manière. Chez Chloé, celle-ci reste faible : « Je n’ai jamais été affolée, je ne suis pas une personne vulnérable et quand je rentre chez moi, je suis seule. C’est plus pour les anciens de la brigade que je m’inquiète. » Pour des agents comme Franck qui vivent avec leur famille, la situation est différente : « On fait du contrôle toute la journée. Sur 80 personnes, on peut croiser quelqu’un qui a le virus, il peut me le refiler et moi je pourrais à mon tour le refiler à un collègue ou à ma famille qui est confinée. J’ai fait doublement attention. »

« Les gens n’auraient pas respecté le confinement sans amendes »

Le choix du gouvernement de mobiliser les policiers et les gendarmes contre la crise fait également peser une pression non négligeable sur leurs épaules. Certains agents se sentent même responsables du respect du confinement : « Il y a eu un engouement dans ma compagnie, un travail incroyable d’initiative », raconte Charlie. Je me rappelle même d’une journée où on a fait huit heures de contrôle non-stop sans manger. On se sentait très concernés, à la limite de se sentir responsables aussi de ceux qui ne respectaient pas le confinement. »

Bien qu’ils observent que les citoyens sont dans l’ensemble restés confinés, policiers et gendarmes considèrent que l’amende était inévitable pour sanctionner les abus. « J’ai vu des gens qui se baladaient en famille, qui faisaient leurs courses à quatre, qui ne réalisaient pas ou qui s’en foutaient. Ça fait rager, c’est un peu à cause d’eux que l’épidémie continue », regrette Chloé. D’autres comme Charlie jugent même que l’amende, de 35 puis de 135 euros, était trop faible : « En Espagne, c’était 600 euros. Le but n’est pas de faire de la répression, mais qu’il y ait une sanction à la hauteur de l’infraction. Je pense que les gens n’auraient pas respecté le confinement sans amende. »

« S’il y a du flou pour nous, il y en a forcément pour les citoyens »

« Je pense vraiment qu’il y avait un souci d’information, on l’a ressenti pendant très longtemps », regrette Franck. Le sentiment est partagé par les autres agents interrogés qui ont tous constaté un manque d’informations général de la population sur la maladie et sur les mesures prises par le gouvernement. « On avait 150 appels par jour avec des demandes hallucinantes, ça devenait fatiguant. Très vite, on s’est rendu compte que les gens n’avaient pas les informations claires sur ce qu’ils avaient le droit de faire ou de ne pas faire », poursuit Franck.

Pour eux, le principal problème réside dans les décrets et dans la base juridique du confinement. « De toute façon dès le départ la loi n’a pas été claire », déplore Franck. Un manque de clarté pour les citoyens, mais de façon plus problématique un flou pour les forces de l’ordre. « On dit qu’on ne doit pas sortir, mais on peut faire du footing. On parle de première nécessité, mais on ne définit pas exactement ce qu’il en est. La loi a été très légère, et on s’est retrouvés à devoir décider de ce qui était de première nécessité alors que ce n’est pas notre rôle. » 

Une situation qui les conduit à interpréter les décrets autant qu’à les appliquer, sans forcément recevoir d’instructions de la part de leur hiérarchie. « Chaque contrôle avec chaque agent était différent, c’était approximatif », regrette Franck. Est-ce que l’achat d’une simple baguette de pain, d’un paquet de cigarette ou d’un pack de bière correspondent à des achats de première nécessité ? « C’est une question de bon sens, mais d’un côté tu ne peux pas te mettre à la place de la personne. Ça devient limite une atteinte à la vie privée. C’est plus une question de discernement, on est assermenté et on est humain, mais c’est vrai que c’est compliqué de juger de la nécessité », s’interroge Chloé. Charlie partage ce constat : « Je ne comprends pas qu’il n’y ait pas des choses clairement écrites, ça amène à avoir des verbalisations qui ne devraient pas avoir lieu. S’il y a du flou pour nous, il y en a forcément pour les citoyens. »

Alexandre Horn

*Les prénoms des agents ont été modifiés