Le COVID-19 menace-t-il le Green Deal européen ?

Il devait être le grand chantier européen de 2020 pour enclencher la transition écologique. C’était sans compter la crise sanitaire exceptionnelle que connaît le monde depuis plus d’un mois. Le Green Deal risque-t-il d’être sacrifié au profit de la relance économique d’après-crise ?

Mardi 14 avril, Pascal Canfin, président de la commission environnement au Parlement européen, co-signait, avec plusieurs personnalités une tribune publiée dans le journal Le Monde. La crise du coronavirus y est présentée comme une « opportunité de repenser nos sociétés », en construisant un nouveau modèle économique « résilient » et « neutre en carbone ». La tribune invite les dirigeants européens à parier sur le Green Deal pour une « relance verte » après la crise : « des projets de transition vers la neutralité climatique comme le Green Deal européen ont le potentiel pour reconstruire notre économie sur la base d’un nouveau modèle de prospérité. » Le COVID-19 est donc présenté comme une occasion d’appuyer les investissements en matière de transition écologique, plutôt que de les retarder. 

Un des axes les plus connus du Green Deal est la loi climat, qui doit mettre en place une série de mesures visant à « ramener les émissions nettes de gaz à effet de serre à zéro d’ici à 2050 ». La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a d’ores et déjà prévu de consacrer une enveloppe de près de 100 milliards d’euros à la mise en route de ce Pacte Vert entre 2021 et 2027, encore à l’état de projet.

La crise du coronavirus vient cependant bousculer tous les plans d’investissements de l’Union Européenne. D’un côté, certains secteurs économiques sont durement touchés par la crise et auront besoin de fonds pour se relever : l’Europe a d’ailleurs voté jeudi dernier un plan de relance de près de 500 milliards d’euros. De l’autre, les défenseurs de la transition écologique plaident pour ne pas abandonner les initiatives vertes qui, elles aussi, demandent une levée de fonds.

Vers une mise en pause des objectifs climatiques ?

Au siège d’une multinationale pro-Green Deal, on craint une reprise de l’activité économique « comme avant », un « business as usual » tout aussi émetteur en CO2 et dépendant en énergies fossiles qu’avant la crise du coronavirus. « Les secteurs les plus sinistrés, comme l’avion, les transports ou la logistique, souhaitent parer au plus pressé, c’est-à-dire au sauvetage financier de leurs entreprises… », rapporte-t-on des discussions entre les institutions européennes et les représentants des sociétés. Des multinationales s’expriment ainsi par le biais de fédérations patronales comme BusinessEurope ou le Medef pour réfléchir à une « mise en pause des objectifs climatiques. » Une fracture sépare donc les « sinistrés » de ceux qui entendent maintenir le cap du Green Deal. « La position politique de l’Europe est très compliquée à tenir : il y a des gens qui vont perdre leur emploi, déposer le bilan, des PME vont fermer… Il va falloir communiquer habilement sur ce qu’une croissance durable peut apporter. », précise-t-on au siège de cette multinationale.

Samuel Furfari, professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles et Président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels ajoute que l’on sous-estime depuis déjà longtemps la parole des industries polluantes qui ont du mal à s’opposer publiquement au « modèle vert » européen. « Sous couvert de greenwashing, aucune multinationale n’ose élever la voix contre le Green Deal. Mais prétendre réduire les émissions des gaz à effet de serre tout en faisant redémarrer l’activité, ce n’est pas crédible. »     

Changer de modèle pour une relance verte

Pour Samuel Furfari, même si l’investissement dans une relance verte s’avère conséquent, « il y a peu de chance qu’une transition écologique maintenant crée de la richesse ». Aujourd’hui, le prix extrêmement bas du pétrole rend les énergies polluantes plus rentables que jamais. Selon l’ingénieur, qui s’est opposé au Green Deal dès son lancement en décembre 2019, « on n’a pas de solution énergétique qui soit à la fois viable économiquement et écologiquement, les chercheurs ne l’ont toujours pas trouvée. » 

Samuel Furfari dresse un constat pessimiste sur la façon dont le monde est prêt à changer : « La seule chose qui marche pour réduire les émissions de CO2, c’est l’arrêt de la consommation, comme en temps de confinement. Mais il est naïf de penser que les gens sont prêt à adopter un tel modèle de restriction, qui met tout le monde au chômage ». Certaines entreprises, dans le secteur de l’énergie notamment, tentent depuis plusieurs années de repenser le gain économique opéré sur la consommation, qui incite à l’épuisement des ressources. Leur objectif est ainsi d’être rémunéré sur la valeur de leurs services, comme la distribution d’électricité, le recyclage des déchets ou l’assainissement de l’eau, et non pas sur la quantité consommée. Changer de business model fait donc partie de la transition écologique. 

Mais difficile de repenser notre modèle économique dans un contexte sanitaire incertain, alors que bon nombre de citoyens craignent de perdre leur emploi. Certains travaux mettent en garde sur les conséquences environnementales d’une récession économique telle que nous nous apprêtons à vivre. En 2015, Mathilde Szuba, du Centre d’étude des techniques, des connaissances et des pratiques et Luc Semal, chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation, détaillent les quelques enseignements à tirer de la crise grecque. Si dans un premier temps la crise a permis de mettre un « coup d’arrêt » à certains secteurs économiques nocifs pour la biodiversité, les organismes oeuvrant pour la protection de l’environnement ont été à leur tour eux-mêmes touchés par les difficultés financières. La priorité donnée par le gouvernement grec à la relance économique a marginalisé l’objectif de protection de l’environnement. À la suite de la crise de 2008, la protection de la biodiversité est donc apparue comme un « luxe » mis entre parenthèse pour permettre un rapide « retour à la normale », c’est à dire à la croissance économique et à l’équilibre budgétaire exigé par l’UE. Malgré l’urgence climatique, la transition écologique sera-t-elle reléguée au second plan ou sera-t-elle associée à la reconstruction d’après-crise ? Les institutions européennes devraient se prononcer à ce sujet d’ici la fin du mois.

Marion Huguet et Louise Sallé.

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

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