« Le Maître d’hôtel de Matignon » : un récit dans les arcanes du pouvoir

Ces longues semaines de confinement nous ont laissé le temps de lire. Paru en novembre 2019, Le maître d’hôtel de Matignon de Gilles Boyer nous plonge dans un huis-clos original au sein de la résidence du Premier ministre. C’est là que toutes les décisions, notamment celles concernant les modalités de déconfinement, sont prises. Vous avez toujours voulu savoir ce qu’il se passait dans les arcanes du pouvoir ? Le maître d’hôtel de Matignon peut vous apporter des éléments de réponse.  Retour sur ce livre coup de cœur.

Le livre raconte le parcours de Claude, un « homme lambda » devenu maître d’hôtel au sein de la résidence du Premier ministre. Il est inspiré de faits réels et le personnage de Claude a véritablement existé, ce qui rajoute du sel au récit. Gilles Boyer précise tout de même que  : « C’est un roman. Il y a des anecdotes réelles, d’autres sont le fruit de mon imagination. Idem pour les personnages  ! À chacun de faire le tri  ! » 

En vingt-sept ans de carrière, Claude a officié pour treize ministres différents  : de Michel Rocard à Édouard Philippe. Il était un peu l’homme à tout faire de Matignon, son travail s’étendait de la gestion des services de table à celle des envies toutes particulières des Premiers ministres. Il explique comment l’exercice du pouvoir en a usé plus d’un. Certains perdaient du poids quand d’autres faisaient une petite couvade. 

Des anecdotes croustillantes 

Claude partage des anecdotes passionnantes sur chacun des ministres. Il précise avec qui il s’entendait plus ou moins bien, sans jamais exprimer de jugement. Il distingue les ministres les plus attentionnés, ceux qui lui posaient des questions, de ceux qui le considéraient à peine. Sans volonté péjorative, il surnomme tous les Premiers ministres « Le Pacha ». Il commente « l’enfer de Matignon », qui ne l’a pas vraiment été pour tout le monde. Certains ont apprécié leur mandature quand d’autres s’y sont cassé les dents.  

Du haut de son poste de maître d’hôtel, il dit  : « Mes Pachas, je les ai connus comme personne ne les a connus. Je les ai vus comme personne ne les a vus. Avec moi, ils ne jouent pas de rôle, ils se montrent tels qu’ils sont. Ils ne peuvent pas me la raconter. » Pour autant, il estime n’avoir été qu’un témoin parmi tant d’autres puisque durant tout ce temps, aucun ministre ne lui a jamais donné son avis sur le service ou la politique de l’État.  

Pour lui, tous les Premiers ministres avaient deux points communs  : ils ne dormaient pas beaucoup et devaient faire face à des choix cornéliens. Ils avaient aussi peur de rester que de partir. Leur santé en pâtit bien souvent, comme pour Raymond Barre qui souffrait de problèmes rénaux et cardiaques.  

Un observateur discret et assidu 

À Matignon, les Premiers ministres valsent  ; Claude reste. Cela fait de lui le témoin inébranlable de plusieurs époques, l’observateur presque anonyme des arcanes du pouvoir et de ses mouvances. Il raconte sans fard et sans chichi le quotidien d’un serviteur de la République. Gilles Boyer explique sa démarche  : « Je cherchais une manière différente de parler de ce lieu si spécial. Je n’avais pas envie de faire une liste politique au sens habituel, mais plutôt de décrire les réactions de quelqu’un qui est appelé à connaître des décideurs politiques de manière intime. »

Une grande expérience de la politique de l’ombre 

Gilles Boyer a toujours baigné dans la politique. Il a été le bras droit et le directeur de campagne d’Alain Juppé jusqu’à ce que celui-ci perde la bataille des primaires en vue des présidentielles 2017. De cet échec, il a tiré un livre passionnant intitulé Rase campagne. Il y raconte les coulisses de la campagne et tente de comprendre pourquoi son mentor a perdu alors que tout le monde lui promettait un pont d’or jusqu’à l’Élysée. Sans faux-semblants, il fait aussi état de ses propres ratés. 

Deux ans après Rase Campagne, Gilles Boyer revient avec un autre livre sur son thème fétiche  : la politique. Cette fois-ci, il s’intéresse aux plus hautes sphères du pouvoir puisque l’action se situe à Matignon. Il faut savoir qu’entre ses deux livres, Gilles Boyer a échoué aux élections législatives. Puis, il est brièvement devenu conseiller du Premier ministre, Édouard Philippe, avec qui il est ami de longue date. De sa propre expérience à Matignon, il retient les choses suivantes  : « C’est une tour de contrôle de l’appareil de l’État, très professionnelle, qui doit gérer en permanence des interlocuteurs très différents. C’est une machine à prendre des décisions, parfois dans l’urgence. »

Gilles Boyer et Édouard Philippe avaient travaillé ensemble aux côtés d’Alain Juppé. Ils ont écrit deux romans à quatre mains  : Dans l’ombre et L’Heure de vérité, deux polars politiques. Gilles Boyer est actuellement député européen. Il est aussi connu pour ses tweets teintés d’humour noir ou sarcastiques. 

Le maître d’hôtel de Matignon rappelle un autre livre très intéressant : La garçonnière de la République d’Emilie Lanez. Cette dernière narre comment « La Lanterne » – une bâtisse discrète dans les jardins de Versailles – est devenue le refuge secret des Premiers ministres puis des Présidents. À découvrir, si cela n’est pas encore fait…  

Charlotte Barbaza 

Rubrique | Au Coin Culture

Ces dernières semaines, le monde ralenti semble redécouvrir son besoin de culture. Les initiatives des acteurs et actrices du secteur culturel fleurissent sur les réseaux sociaux, Internet regorge de bons plans dématérialisés, et souvent gratuits. On vous aide à faire le tri, et on essaye de prendre un peu de recul : qu’est-ce que tout ça dit sur la culture, et comment le secteur est touché par la crise ?

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