Les Allemands appellent leur pays à plus de solidarité envers l’Europe

Outre-Rhin, le nombre de décès liés au Covid-19 s’élevait au 16 avril à 3569 morts, soit bien moins que chez ses voisins, malgré des mesures de confinement plus souples. Si l’Allemagne s’est montrée jusqu’ici plutôt solidaire en accueillant de nombreux patients européens atteints du coronavirus, ses habitants l’appellent à en faire plus.

Dès le lundi 20 avril, l’Allemagne lance son déconfinement progressif. Ce seront d’abord les commerces d’une surface de moins de 800 mètres carrés qui pourront rouvrir, sauf les salons de coiffure, qui devront attendre le 4 mai pour accueillir de nouveau des clients. Début mai, les établissements scolaires pourront aussi rouvrir. Pas de dates en revanche pour les restaurants et hôtels. Quant aux grands rassemblements, ils devront attendre jusqu’au 31 août. 

Près d’un mois seulement après le début du confinement, l’Allemagne s’ouvre donc à nouveau, par étapes. Depuis le début de la crise, le pays affiche un nombre de morts bien moins élevé que ses voisins européens grâce à un dépistage massif des habitants et un nombre plus importants de lits en soins intensifs.

Encore aujourd’hui, les règles de confinement en Allemagne sont moins coercitives qu’ailleurs. « Je peux encore aller dehors, faire du sport sans problème, alors tout va bien », confie Kathi, 27 ans. La vie de cette travailleuse sociale vivant à Augsburg (Bavière) n’a pas beaucoup changé. Celle d’Elisa, cuisinière française vivant en Bavière non plus : « Tous les jours, je vois des amis dans le jardin qu’on a en commun, on se fait des soirées barbeucs ». Kathi et Elisa s’imposent aussi leurs propres règles : « N’aller qu’une fois par semaine au supermarché » par exemple, ou « ne pas voir d’autres amis que ceux du cercle proche ». Les deux s’accordent sur le fait que l’Allemagne laisse plus de liberté à ses citoyens que les autres pays d’Europe.

Le fédéralisme en débat

Dans l’Est du pays, on s’est aussi vite adapté. A la tête d’une web-télé associative en Saxe-Anhalt, Jens Rudolph fait maintenant travailler employés et volontaires depuis chez eux, en télétravail. Le septuagénaire juge qu’en raison de leur passé, « les Ossis », les habitants de l’ex-RDA, « pourraient mieux s’accommoder du confinement ». Lui plaint plutôt ses deux volontaires français retournés chez eux, « vraiment enfermés à la maison ». Mais les mesures du voisin ont aussi quelques avantages, note Kathi : « Au moins vous savez clairement ce que vous pouvez ou ne pouvez pas faire. » 

En Allemagne, fédéralisme oblige, gouvernement et régions décident ensemble des règles de confinement. Plusieurs Länder, comme la Bavière et la Sarre, avaient même anticipé les mesures nationales. Si les Allemands ont l’habitude de se plaindre de leur système, comme pour les programmes scolaires qui varient d’une région à l’autre, certains critiquent ouvertement la gestion de la crise par les Länder. « C’est une catastrophe », lâche Jens. Face à l’incapacité de sa région à mettre en œuvre le confinement, « c’est la ville [Halle], qui a dû s’en charger ». Même si celui-ci était levé, « l’infection peut repartir et un système décentralisé deviendrait un problème », estime-t-il.

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La gestion d’Angela Merkel est en revanche unanimement saluée, notamment la façon, précise et mesurée, dont elle parle de la crise sanitaire. « Elle n’a pas dit que c’était une guerre, rappelle Christian Beonde, 28 ans, qui étudie l’histoire et l’italien à Halle. Macron l’a fait, Trump l’a fait, je trouve ça ridicule. » Par comparaison, l’emphase et la grandiloquence française le ferait presque rire. « Parfois je n’aime pas ce ton passionné de la France, mais si ça peut aider de chanter La Marseillaise, très bien ! »

« Scheiße Europa »

Les Allemands n’oublient pas, en effet, de suivre la progression du virus au-delà de leurs frontières, en particulier le nombre de morts, bien plus élevé dans le reste de l’Europe. Pour soulager leurs voisins, les hôpitaux allemands avaient accueilli, au 2 avril dernier, 113 patients européens, dont 85 venant de France, indiquait le ministère des Affaires étrangères. « C’est aussi le sens de l’Union européenne », estime Kathi, pour qui l’Allemagne a raison d’aider. Même si le pays pourrait en faire plus, estime Jens : « L’Allemagne a toujours profité de l’Union européenne, de l’Espagne, du Portugal ; nous avons toujours été les gagnants de l’économie ».

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Le débat outre-Rhin porte désormais sur les « coronabonds », des emprunts européens pour faire face au Covid-19, qui seraient remboursés ensemble par les pays de l’UE. Pour l’instant, le parti de la chancelière refuse : « Les conservateurs disent que nous serions endettés pour toujours », rapporte Christian. Une intransigeance allemande qui fait craindre Jens pour la cohésion de l’Union : « A l’avenir, les gens diront peut être Scheiße Europa” », lance-t-il. Kathi, elle, fustige l’inaction des Vingt-Sept sur la situation des réfugiés bloqués aux frontières de l’Europe. « Les camps en Grèce et en Roumanie sont bondés, s’indigne-t-elle. On ne fait venir personne, sauf ceux dont on a besoin pour les récoltes. Certaines régions sont d’accord pour en accueillir mais on ne fait rien ! ».

Comme la plupart de ses homologues, la chancelière allemande bénéficie pour l’instant d’un regain de popularité auprès de la population. Pas de quoi rêver à un cinquième mandat, prévient Jens : « Il y a des chances que la crise empire, peu importe qui gouverne. »

Emma Benda et Louis de Briant