Les maternités gèrent aussi la crise

De manière inégale, le coronavirus impacte tous les secteurs du monde médical. Après plus de deux mois de crise sanitaire, plusieurs sages-femmes de différentes maternités des Hauts-de-France nous expliquent comment elles ont vécu, jusqu’ici, l’arrivée du Covid-19 dans leur service.

À la mi-février, l’agent pathogène semble encore lointain. Dans cette maternité de niveau 3 des Hauts-de-France*, son incidence reste moindre. Elle se résume au déclenchement de conduites à tenir. On masque et on place en isolement les femmes qui présentent des signes cliniques, qui ont récemment voyagé dans un pays endémique, ou qui ont fréquenté des personnes susceptibles d’y avoir séjourné. Mais toutes les sages-femmes le disent : les choses sont devenues sérieuses à l’approche du confinement. « Là, tout s’est accéléré. On a clairement franchi un cap », témoigne Marie**. On parle alors de réorganisation de service, avec tout ce que cela implique.

En temps de crise, on s’adapte

Au bloc, la salle d’attente se transforme en salle de déshabillage. Un premier bureau est rebaptisé salle COVID, ainsi qu’un second. En suite de couche, on bouge des patientes d’un lit à l’autre. Mais « les aérations de certaines chambres sont reliées entre-elles, d’autres non. Il faut en tenir compte », précise Sarah**. On cloisonne comme on peut. Et on crée des espaces sains qui ne doivent pas communiquer avec ceux dédiés aux patientes suspectes, ou infectées. Un chamboulement qui n’est pas sans conséquences sur les gestes quotidiens. Sur des habitudes de travail rodées, que le temps a peu à peu installées sans qu’on s’en aperçoive : « passer d’un secteur à l’autre implique un habillage ou un déshabillage complet. Comme d’habitude : blouse, pantalon en tissu et chaussures. Mais on doit aussi revêtir des gants, qui assurent l’isolement “contact”, un masque pour l’isolement “air”, une sur-blouse, un tablier en plastique, une charlotte et dorénavant des lunettes ! C’est un protocole très lourd ! »

Autres changements d’envergure : le nettoyage et la désinfection. Là aussi, les nouveaux protocoles impliquent de repenser son travail : « Comme il faut nettoyer davantage, “du sol au plafond”, on limite le matériel dans chaque salle au strict minimum, pour gagner du temps. Il ne faut rien oublier. Il faut penser à tout et réfléchir davantage. » Mais les perturbations causées par le Covid-19 ne sont pas que spatiales, elles sont aussi temporelles. Confinement de population oblige, seules les échographies et la consultation du 9e mois sont assurées (ainsi que les consultations pour grossesses à risque). Pour le reste – consultations pré-natales, préparation à la naissance et à la lactation – tout est annulé ou se fait par téléphone, quand c’est possible. Aujourd’hui et depuis l’allocution du Président, les protocoles n’ont pas drastiquement évolué, ils se sont juste affinés. Désormais, on prend la température à l’arrivée des patientes et on remplit des questionnaires. « Au final, pas mal de choses ont été mises en place », reconnaît Marie**.

Pour ce qui est de l’anticipation…

Beaucoup déplorent certains manquements et autres aberrations. « Au niveau des masques, ça a effectivement été n’importe quoi… », reconnaît l’une d’entre-elles. « Au début, on nous a dit que “ça ne servait à rien”, mais on nous en a quand même donnés ensuite. Puis on nous a dit que celles qui souhaitent être rassurées pouvaient porter des FFP2 tout en nous disant que les masques chir’ suffisaient…» « Moi, ma cadre m’a dit que si on se plaignait, on n’en aurait plus », surenchérit Nadia**. Désormais, ces graals à l’utilisation tant controversée sont rationnés dans le bureau d’une responsable. Et chaque sage-femme reçoit dans une enveloppe à son nom, en début de garde, sa dotation en masques chirurgicaux (dont l’une des caractéristiques est de protéger l’environnement de travail et non son porteur). Maintenant, elles entendent parler de ré-utilisation de blouses : « On en est là. Donc oui, clairement, il a des choses qui n’ont pas été anticipées. »

Pour certaines, le discours sur la présence en cas de symptômes a aussi été ambiguë : « Au début, on semblait pouvoir être arrêtées ou mises en quarantaine facilement et puis petit à petit, le discours est devenu le suivant : “tant que vous n’êtes pas vraiment mal, vous venez bosser”. » Pour Delphine**, soit. Elle est soignante et elle connait les risques. Elle est d’ailleurs consciente de la complexité de la situation « Clairement, je n’aurais voulu la place de ma cheffe pour rien au monde en ce moment ! Et puis, comment aurait-on fait si tout le monde s’était mis en arrêt ? » Non, là où ça coince pour elle, c’est au sujet des tests. Elle ne décolère pas : « C’est quand même aberrant de continuer à bosser (dans le milieu médical, ndlr) sans être testé ! » Même discours pour Marie** : « C’est grave, j’estime avoir été mise en danger. » Et potentiellement, avoir mis en danger ses proches : chacune d’entre-elles, mères pour beaucoup, se confient sur la peur de ramener le virus à la maison. « On a une collègue qui présentait tous les symptômes et qui n’a pas été testée. Aujourd’hui, elle est en arrêt. » 

Et après ?

Elles ne s’en cachent pas, pour elles, la tempête n’a pas eu lieu. Ou pas encore. À ce jour, la plupart des lits prévus à destination des patientes malades sont restés vides. Mais elles insistent : « Il ne faudra rien oublier ! Rien ! Comprenez bien : pour une garde normale, l’activité est correcte. Quand elle est soutenue, c’est compliqué. On ne chôme jamais. Alors je ne sais vraiment pas comment ça se serait passé si on avait été débordées. » Même son de cloche pour Clotilde**. Elle officie dans une maternité de niveau 2A. Si elle n’a pas eu à gérer de cas pathologique (à sa connaissance), elle espère que la crise marque les esprits : « Cette crise n’est plus que sanitaire, elle est aussi politique. On espère que les gens comprennent ou se rendent mieux compte que l’hôpital public remplit une mission de service public. Ce qui veut dire soins de qualité, et pour tous. Et pour ça, on a besoin de moyens. »

Toutes clament qu’une maternité ne se gère pas comme une entreprise. Réfutant les termes de “rentabilité”, de “budget” et autres “plan de retour à l’équilibre”, jargon comptable qui fait désormais partie du métier. Oscillant entre espoir et résignation, elles espèrent que la population se saisisse de ces sujets de santé publique, quand tout cela sera derrière. Dans l’une de ces maternités, un plan de restructuration sévissait bien avant que le coronavirus ne survienne. Gelé un temps, il sera finalement maintenu, viennent-elles d’apprendre. Une décision qu’elles ne comprennent pas. Réduire l’effectif de son armée, vraiment ? La stratégie semble contradictoire avec le discours solennel d’Emmanuel Macron. Surtout en temps « de guerre »

*En France, il existe des maternités de niveau 1, 2 et 3 qui confèrent à chacune d’entre elles des compétences (habilitations) de différents degrés (ne changeant en rien la qualité de la prise en charge).

** Les prénoms ont été modifiés.

Xavier Hénocq