« L’idée d’une crise systémique n’existait pas, mais avec le Covid on peut se poser la question »

Mickaël Terrien, docteur en sciences de gestion nous aide à comprendre ce qui attend les clubs de football à l’issue de cette crise sanitaire. Ce maître de conférences à l’université de Lille s’attarde sur la solvabilité de Mediapro et balaie la mise en place de systèmes à l’américaine.

La saison de Ligue 1 a définitivement été interrompue le 30 avril en raison de la pandémie de coronavirus. Quelles vont être les conséquences économiques immédiates pour les clubs ?

Canal + (comme BeIn) a refusé de payer la dernière tranche de droits TV à la suite de l’annonce de la Ligue de football professionnel (LFP). Il y a un manque à gagner de 10 %, mais la LFP s’engage à le compenser. Il y a aussi des pertes au niveau billetterie et des sponsors qui pourraient renégocier leur contrat car les engagements ne sont pas respectés. Ce n’est pas le plus inquiétant car les clubs feront face. Il ne faut pas s’inquiéter, ils seront solvables. Il y a très peu de faillites dans l’histoire de la première division.

Mediapro a acquis des droits TV du football français pour 780 millions d’euros. Cette hausse des revenus va-t-elle aider les clubs à surmonter la crise ou la menace d’une incapacité de paiement plane encore plus ?

Les droits TV correspondent à un marché d’enchères. On y retrouve ce que l’on appelle le phénomène de winners curse (NDLR : Soit la malédiction du vainqueur). Souvent celui qui gagne l’enchère perd, au sens où le prix d’acquisition dépasse la valeur du bien. Pour les droits TV ça arrive régulièrement : TPS, Orange, etc… On peut penser à la même chose pour Mediapro.

Le modèle économique des clubs français repose sur les droits TV (NDLR : 55 % de leur budget), on peut se poser la question de la solvabilité de Mediapro. S’il n’est pas capable de tenir ses engagements, les clubs français se retrouveront en grande difficulté. Or il y avait déjà des doutes sur leur capacité à atteindre le seuil de rentabilité. Avec le contexte actuel, ces doutes sont amplifiés.

Est-ce l’unique menace ?

Non. À moyen ou long terme, la crise économique qui va résulter de la crise sanitaire peut avoir des répercussions plus profondes. Le championnat français est une plate-forme d’échange. On prend des joueurs qui arrivent des divisions inférieures et on les revend. Le marché des transferts va forcément être atteint. Des clubs tels que le Losc, reposant sur le trading (NDLR : politique d’achats et de reventes de joueur pour réaliser des bénéfices) vont se retrouver en difficulté. Le plus important est d’éviter une crise systémique (NDLR : effet domino, un club qui a des impayés ne va pas pouvoir acheter le joueur d’un club inférieur et ainsi de suite). Le football professionnel est l’industrie avec le taux de faillite le plus faible. L’idée de crise systémique n’existait pas mais avec le Covid on peut se poser la question.

N’est-ce pas le moment de réfléchir à un autre modèle ? Celui choisi en Amérique du Nord…

Les résultats financiers de ligues fermées nord-américaines ne laissent pas paraître d’excédents budgétaires. Souvent la comptabilité est maquillée car les propriétaires des franchises ont d’autres activités. On ne connaît pas les vrais chiffres. Pendant longtemps, on a considéré que les franchises américaines gagnaient de l’argent et que les clubs européens en perdaient, c’est plus nuancé.

Une ligue fermée n’aurait aucun effet sur la santé économique des clubs ?

Elle permet seulement d’éviter la menace de relégation et peut rassurer les investisseurs. On sait aussi que lorsqu’un club dépense plus de 30 millions pour sa masse salariale chargée, il est à l’abri d’une mauvaise surprise en Ligue 1. En Ligue des Champions, des parcours comme celui de l’Ajax n’arrivent qu’une fois par décennie. Pareil pour les accidents en championnat. Le fait de fermer la ligue va rassurer ceux qui vont surinvestir.

Mais ça n’empêchera pas Paris d’acheter Neymar, ni Marseille d’avoir un déficit de 90 millions. En fait on va diminuer le principe de course à l’armement (NDLR : enchérir pour l’acquisition des meilleurs joueurs) pour des clubs qui étaient déjà peu concernés par ce phénomène. La solution de la ligue fermée n’est donc pas la plus utile si l’on veut arriver à l’équilibre budgétaire. Elle a seulement vocation à préserver les intérêts des investisseurs. En Europe on compense par des mécanismes assurantiels tels que des aides en cas de relégation.

Un système de limitation des dépenses en matière de salaires serait-il alors la solution ?

Oui, si l’on se rend compte que le problème est le surinvestissement. L’UEFA considère que les problèmes financiers des clubs viennent de ‘‘leur indiscipline et de leur irrationalité’’. Ils dépenseraient trop et feraient des mauvais choix. Plusieurs mécanismes existent pour éviter ce phénomène. Le salary cap d’un côté, le fair-play financier de l’autre. Ou encore le système de licence allemand et la DNCG (Direction nationale du contrôle de gestion) en France. Ces mécanismes fonctionnent plus ou moins bien.

Ce dispositif a pourtant été instauré avec plus de succès par certaines ligues…

C’est un problème de gouvernance. Par exemple le salary cap en rugby fonctionne assez mal. On laisse les clubs le contourner. Il suffit de prendre les rapports de la DNACG (Direction nationale d’aide et de contrôle de gestion) pour constater que la plupart des clubs français sont déficitaires. À l’opposé de ça, on a un « hard salary cap », où aucune dérogation n’est possible. En cas de triche, un titre peut même être retiré. C’est arrivé en Australie au rugby il y a plusieurs années. Tout va dépendre de la gouvernance. Si elle fonctionne bien, ça sera un bon outil pour tenter d’assurer l’équilibre budgétaire. Et surtout de mettre fin à cette course à l’armement. Mais il faut aussi qu’il soit adapté au budget des clubs. Il peut avoir des effets négatifs en termes d’intérêt général. S’il est trop bas, les joueurs vont être sous-rémunérés et donc exploités, ce qui pose question. Cette idée d’adapter le salary cap en fonction du club correspond à l’idée du fair-play financier.

Quelle solution prônez-vous ?

Je suis favorable à un fonds de solidarité pour faire face à la crise qui va venir en utilisant les liquidités abondantes de l’UEFA. Ce n’est pas l’irrationalité des dirigeants qui va poser problème aux clubs mais le virus. Je pense que le système de la DNCG avec une meilleure gouvernance est bien moins néfaste qu’un fair-play financier qui n’est autre qu’une barrière d’entrée pour protéger les clubs en position dominante des nouveaux entrants.

Il n’y a pas de raison de mettre en place un salary cap non plus. Il faut s’assurer de la solvabilité des clubs et non pas de leur rentabilité. Le football professionnel actuel a finalement assez peu de problèmes structurels. La situation appelle donc une réponse conjoncturelle. Je ne suis pas sûr qu’on ait besoin de règlements supplémentaires qui vont entraîner un transfert de richesse au profit des propriétaires de clubs, déjà multimilliardaires, au détriment des spectateurs et des joueurs.

Propos recueillis par Matisse Bourdelle.

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