La fermeture des tribunaux n’a pas confiné tous les avocats

Karine Bujoli est avocate associée depuis plus de trente ans à Aix-en-Provence. Malgré les mesures de confinement strict prises par le gouvernement le 17 mars, elle n’a pas déserté son cabinet. « Beaucoup d’entre nous ne peuvent pas faire du télétravail. Donc soit on sort, soit on met la clé sous la porte. »

Le cabinet n’a jamais été aussi calme. Le bureau de droite est vide, celui du fond aussi. « En temps normal on est sept ou huit : trois avocats, deux secrétaires, une comptable, un informaticien et une femme de ménage. » Sur les huit, quatre sont en télétravail, une au chômage partiel. « Pour la femme de ménage, l’Etat ne peut rien donc je continue à la payer. On s’arrangera quand la crise sera terminée. »

Cette crise sanitaire, Karine l’a sentie arriver. « On a pris des précautions dès le début : j’ai mis des lingettes et du gel hydroalcoolique sur tous les bureaux, dans la petite cuisine et sur l’imprimante. On se disait bonjour de loin et quand on avait besoin de discuter d’un dossier, on le faisait par téléphone pour rester chacun dans son bureau. » 

Mais plus la pandémie s’accélère, plus les mesures peinent à rassurer. « Ma secrétaire vient d’exercer son droit de retrait. Elle avait très peur d’attraper le coronavirus et je ne me voyais pas la retenir », explique Karine en désinfectant une poignée de porte. « Mais nous, on ne peut pas arrêter de venir. On sort de trois mois de grève, c’est du jamais vu. Ça fait trois mois qu’on est à l’arrêt, qu’on demande systématiquement le renvoi de nos affaires. Si ça ne repart pas rapidement, on va être très mal. »

« Tous mes dossiers sont au bureau »

« Parce qu’on travaille beaucoup sur ordinateur, les gens pensent que tous les avocats sont confinés chez eux. La réalité est bien plus compliquée ». D’abord, c’est le manque d’équipement qui pose problème : « À la maison, je n’ai ni photocopieuse, ni scanner ou fax. Mais surtout, tous mes dossiers sont au bureau et si je ne les ai pas avec moi, c’est beaucoup plus compliqué. » Impossible de tous les ramener à la maison : certains font des centaines de pages et sont soigneusement rangés sur une dizaine d’étagères qui vont jusqu’au plafond. 

Deuxième handicap, la difficile connexion à un serveur sécurisé. « Pour qu’un avocat puisse travailler à distance, il faut que son serveur informatique soit sécurisé, c’est-à-dire difficile à pirater », ajoute Charles Tollinchi, avocat du civil à Aix-en-Provence (et père de la rédactrice, ndlr). « Si le serveur n’est pas sûr, n’importe qui peut venir dessus et récupérer des informations confidentielles. Pour nos clients, ce serait un carnage. »

« Certains dossiers n’attendent pas »

À ces conditions particulières s’ajoutent les dossiers urgents. Le 16 mars, la ministre de la Justice Nicole Belloubet annonçait la fermeture des tribunaux sauf en cas de « contentieux essentiels ». Pour Charles, la décision est justifiée : « Si j’ai un truc urgent, je dois aller plaider, corona ou pas corona. Par exemple, un mari qui tape sa femme, c’est urgent. C’est surtout le pénal qui est concerné mais même dans le civil, certains dossiers ne peuvent pas attendre la fin du confinement. »

En cas de plaidoirie exceptionnelle, les tribunaux s’adaptent. Philippe Bruzzo, élu bâtonnier en décembre dernier, détaille dans une série de mails les changements effectués : « On a aménagé les salles pour respecter la distanciation sociale . Le public est interdit et seuls quelques journalistes peuvent assister à l’audience. De même il sera fait un recours large à la visioconférence, chaque fois que ce sera possible. » Pour les avocats qui sortent d’une grève de trois mois, la situation inquiète : « Vous avez fait preuve de courage et d’abnégation mais face à cette épidémie, il en faudra davantage. » 

Anne-Lyvia Tollinchi