Paroles d’inconfinables

Pendant ces deux mois de confinement, notre rubrique a recueilli la parole de ceux qui ne sont pas restés chez eux. Pour des raisons économiques ou éthiques les travailleurs “en ligne de front” ont continué à faire vivre le pays malgré des conditions de travail difficiles. Retour sur deux mois de témoignages.

Le personnel médical 

« Moins on est, plus on est obligées de travailler. On est plus fatiguées et on prend plus de risques de faire des erreurs, s’inquiète Isabelle Artigue, infirmière libérale. Mais on n’a pas le choix, on ne peut pas être militaire en temps de paix et déserteur en temps de guerre. »

« C’était la croix et la bannière pour en avoir (des masques FFP2) » – Hélène Dubois, dentiste lilloise

« C’est un climat très anxiogène pour [les résidents d’un Ehpad] car ils sont la cible privilégiée du virus. »Caroline Darty, neuropsychologue à l’Ehpad des Flots en Charente (16)

« Je me dis plus que jamais que c’est pour ce genre d’événement que j’ai choisi le domaine de la santé. Chaque jour, on va être utile dans cette lutte pour les patients, pour la société et pour nos proches ! » – Louis Gilliot, étudiant en 5e année de pharmacie et travaille dans une pharmacie en banlieue de Strasbourg 

« On en rigole entre nous, on se dit : “Le premier qui l’a [le Covid-19], il paye la bière aux autres” » Ferdinand Pitet, externe en médecine 

« C’est sympa de nous applaudir, mais si vous pouviez le faire tous les jours de l’année, ce serait cool aussi ! » – Marion Claes, interne en médecine 

« Ça fait une semaine que les collègues lavent des blouses à usage unique en les trempant dans des bacs de désinfectant » – Romane, infirmière en gériatrie 

« Je ne me sens pas particulièrement héroïque non, c’est toute l’année que je travaille » – Ameline, infirmière en urologie 

« Je trouve ça extrêmement hypocrite, l’hôpital est en crise depuis longtemps et on ne nous respecte pas. On est mises sur un piédestal alors que toute l’année c’est la même galère. » – Elodie, infirmière en réanimation 

« C’est quand même aberrant de continuer à bosser (dans le milieu médical, ndlr) sans être testé ! » – Delphine, soignante dans une maternité 

La ligne de front 

 « Cette économie de survie s’est effondrée, ceux qui pouvaient survivre grâce au travail au noir comme dans les marchés, c’est terminé. » – Roland Diagne, porte-parole du Comité des sans-papiers 59

« À six, sept dans une classe c’est le max. Comment on fera avec les autres ? » – Roxane, enseignante en CE2 dans un établissement parisien classé REP (réseau d’éducation prioritaire)

« On se dit que pour éviter que les élèves ne se croisent dans les couloirs, on pourrait dédier une salle par classe. Et puis après, on se rappelle qu’on n’a pas assez de salles … » – Marion*, conseillère principale d’éducation dans un lycée polyvalent d’Île de France

« La semaine dernière, une dame s’était fait livrer des médicaments pour son fils. Ils sont arrivés en retard parce qu’on livrait des escarpins avant » – Martine Chastel, factrice dans les Bouches-du-Rhône

« Sous prétexte que quelqu’un a fini son bail de location, c’est une urgence et on va le déménager, sincèrement, on s’en fout. Moi je ne vais pas envoyer mes salariés mourir. » Thierry Gros, président de la Chambre Syndicale du Déménagement

« Je suis obligée depuis le début de mes études de trouver une source de financement. Être sans revenus durant cette longue période de confinement n’était pas envisageable » Lara, étudiante en master 2 de recherche littéraire et intérimaire à Chronodrive

« On nous demande l’attestation de sortie, mais aussi une carte d’identité que je n’ai pas. » – Lina, femme de ménage sans-papiers dans un kébab lillois

« Si j’ai un truc urgent, je dois aller plaider, corona ou pas corona. Par exemple, un mari qui tape sa femme, c’est urgent. C’est surtout le pénal qui est concerné mais même dans le civil, certains dossiers ne peuvent pas attendre la fin du confinement. » – Karine Bujoli, avocate associée à Aix-en-Provence 

 « Aujourd’hui on nourrit la population locale, on dépanne les gens qui ne veulent plus quitter leur rayon de 5 km. » – Laurent Klein, agriculteur près de Strasbourg 

« Est-ce que ça rend service aux gens ? Oui. Est-ce que c’est rentable pour nous ? Pas forcément. » – Philippe Labourel, patron d’un kiosque parisien 

« J’étais sur la route et je sortais de Saint-Etienne, sur un panneau j’ai lu “un café offert aux routiers à la prochaine station” alors je me suis dis que c’était vraiment sympa et je me suis arrêté. Sauf qu’après avoir pris mon café j’ai voulu aller aux toilettes mais les sanitaires étaient fermées. » Manuel Leduc, routier 

Les Inconfinables