Pendant la crise sanitaire, les amalgames entre VIH et Covid-19 se multiplient

Les intox présentant un lien entre le coronavirus et le VIH abondent sur internet. Les personnes séropositives, habituées au manque d’information autour du VIH, ont adopté des stratégies différentes sur les réseaux.

En avril dernier, le virologue Luc Montagnier, prix Nobel 2008 pour avoir participé à la découverte du VIH (virus d’immunodéficience humaine), affirme au site Pourquoi Docteur que le Covid-19 serait né de travaux de chercheurs chinois essayant de trouver un vaccin contre le VIH. « Un groupe de chercheurs indiens a essayé de publier une analyse qui montrait que le génome complet de ce coronavirus avait des séquences d’un autre virus et – ô surprise pour moi – le VIH, le virus du sida », déclare le scientifique, connu pour ses positions anti-vaccin controversées ou en faveur de la mémoire de l’eau.

Il n’en fallait pas plus pour que les théories du complot pullulent sur internet, tandis que le virologue réitérait sa théorie sur CNews. En réalité, la séquence incriminée du génome du Covid-19 est bien trop petite pour être issue du VIH, mais le mal était fait. Sur les réseaux sociaux se répand l’idée que Covid-19 = VIH. « Je l’ai vu énormément quand il y a eu cette nouvelle rumeur : le Covid aurait un bout de VIH à l’intérieur », confirme Nicolas, en recherche d’emploi et lui-même séropositif.

Le Nordiste de vingt-cinq ans scrolle beaucoup sur les réseaux, écrit des threads et des articles sur le VIH, pour informer les gens. « Dès qu’on essaye de dédramatiser le VIH, si on ne dit pas que c’est très grave, on est accusé de banaliser, de mentir. » Il voit souvent les gens s’insulter dans les commentaires à propos du virus. « Pour eux, le VIH est toujours le pire truc qui puisse arriver. C’est une honte, un moyen de rabaisser quelqu’un », relate-t-il.

Parfois, la haine en ligne le vise directement. Un internaute, qui le harcelait déjà auparavant, a créé une chaîne Youtube pendant la crise sanitaire. Il y a téléchargé une vidéo que Nicolas avait faite, dans laquelle il apparaissait : comme titre, au-dessus de la tête du jeune homme, l’internaute a écrit « le visage du sida », accompagné d’un smiley qui vomit.

En raison du risque d’insultes, certaines personnes vivant avec le VIH font le choix de se couper des réseaux, surtout pendant la crise sanitaire. « Je n’avais pas du tout envie de voir ce qui se lisait », admet Ludovic, 32 ans. Cet auto-entrepreneur parisien a quitté Twitter en raison de « tous les amalgames », mais refuse de se laisser atteindre. « Je suis blindé, ça ne me heurte pas, je suis quelqu’un de très assumé, lance-t-il. J’assume ma sexualité, le fait que je sois séropo. »

Des proches inquiets, sujets aux fake news

Pendant la crise, les personnes séropositives ont dû composer avec les réactions de leurs proches, inquiets qu’elles présentent plus de risques de contracter le Covid-19. « Ma mère me demandait de me protéger, de ne pas sortir, son médecin a insisté pour me prescrire des masques », raconte Nicolas. « Au final, on est à risque en-dessous de 200 CD4 par millilitre de sang », ajoute Nathan, étudiant en audiovisuel, dont la mère s’est aussi inquiétée.

Le VIH provoque une diminuation du lymphocyte CD4, un type de globule blanc qui coordonne la réponse immunitaire. Face à cela, les traitements antirétroviraux permettent de réduire la charge virale, soit le nombre de copies du virus dans le sang, et donc de remonter le taux de CD4. 

Sur le site de Sida Info Service, le médecin Jade Ghosn, qui travaille au service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Bichat, à Paris, affirme qu’avec une charge virale indétectable, les précautions à prendre pour une personne séropositive sont « les mêmes que pour la population générale ». « À partir du moment où tu es sous traitement et que ton système immunitaire n’est pas sous-traité, il n’y aucun danger », explique Nathan, qui est lui-même sous traitement.

Le jeune homme de 20 ans a néanmoins dû rassurer ses amis, pourtant étudiants en biologie. Eux aussi craignaient qu’il soit plus sensible au Covid-19. « Ils ont été tellement désinformés qu’ils sont venus me poser la question. » Nathan et Nicolas sont très critiques du « tabassage médiatique » autour du VIH pendant la crise sanitaire, et pointent notamment le rôle des chaînes d’info, « avec beaucoup de faux experts, de spécialistes d’un jour ».

Dans l’information sur le VIH, les réseaux peuvent être porteurs du pire comme du meilleur : « J’ai connu [Nicolas] parce qu’il parlait de séropositivité sur les réseaux et il a atterri dans mon fil Twitter. Du coup, on a discuté tous les deux », raconte Nathan.

Un amalgame né pendant les « années SIDA »

Ils saluent en revanche la réaction du corps médical : « Aucun service de santé n’était flippé de me voir arriver », souligne Nathan. Aucune des personnes séroposotives interrogées n’a eu de difficulté à récupérer son traitement. « J’ai ma pharmacie juste en bas de chez moi, décrit Ludovic. Mon médecin m’a prescrit mon traitement pour les 4 à 6 mois à venir. » L’auto-entrepreneur a même été contacté par des bénévoles. « Des militants de chez Aides sont venus me voir et m’ont demandé des nouvelles. Je leur ai dit que tout allait bien. »

Tous n’ont pas eu cette chance. « Quelqu’un nous a alerté, nous a dit : “Moi mon médecin traitant ne veut pas me recevoir, parce qu’il pense que l’homosexualité augmente le risque de contagion au Covid-19”. » Hélène est bénévole à la ligne d’écoute de SOS Homophobie. Aucune personne s’étant confiée à elle ne s’est dite séropositive mais la jeune femme de 29 ans note que les hommes homosexuels sont accusés d’être « des réservoirs à virus » : « On a vu à Nîmes une feuille A4 collée sur la porte : ‘Vous êtes homo, on le sait, donc vous avez plus de risques de propager le virus [du Covid-19]‘. »

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La bénévole rappelle que « la dernière grande épidémie majeure qui ait touché tout l’Occident, c’est le VIH », dans les années 80 et 90. Les homosexuels, « une population exclue des soins » à l’époque, étaient et restent une population plus à risque de contracter le virus d’immunodéficience-humaine, d’où l’amalgame fait par certains avec le Covid.

« La santé, c’est un choix »

Alors que toute la planète se sent soudainement vulnérable à un nouveau virus, le Covid-19 pourrait-il permettre de changer les mentalités à l’égard des personnes séropositives ? « Les vieux préjugés sont encore là, ils ne partent pas, balaye Nicolas. Cela vient des années SIDA, les gens ont une peur bleue des virus, de tout ce qui se transmet. La plupart auront toujours une peur bleue de ça. »

Si Nathan dresse un parallèle entre VIH et Covid-19, c’est dans le respect des gestes barrières. « Parler du Covid-19 ou de ma vie, c’est la même chose. » Après avoir contracté le VIH, le jeune homme a eu très peur de contaminer quelqu’un. Il insiste donc pour que tout le monde prenne ses précautions face au coronavirus. « Je te respecte tellement que je ne veux pas te mettre en danger, résume-t-il. Je suis potentiellemnt un danger, tu es potentiellement un danger, sache-le, respecte-moi, adoptons les bonnes distances de sécurité et faisons tout ce que l’on peut. »

Malgré les fake news et les intox, Nicolas continuera à informer sur le VIH. « Quand je lis des trucs comme ça, j’ai l’impression d’un mur tellement énorme, je me dis qu’on y arrivera jamais, avoue-t-il. Cela va durer longtemps mais on va [se battre] quand même. On peut juste être patient et endurant. » Instruit par l’expérience, Nathan demande, lui, que chacun fasse attention aux autres et à soi-même : « La santé c’est un choix, parfois il n’y a pas de choix mais le Covid nous en permet un : mettre un masque, se laver les mains, est-ce que c’est compliqué ?« 

Le VIH, ou virus de l’immunodéficience humaine, est un virus qui détruit progressivement les cellules du système immunitaire. Il se transmet par voies sexuelle, sanguine ou de la mère à l’enfant. Quand les défenses immunitaires sont suffisamment affaiblies pour que se développent des maladies opportunistes, on parle de « phase SIDA ».  Sans traitement, cette phase est mortelle mais elle n’est plus inéluctable grâce aux traitements antirétroviraux, qui empêchent le virus de se multiplier. On ne guérit pas du VIH mais grâce aux traitements, l’espérance de vie des personnes vivant avec le virus tend vers celles de l’ensemble de la population. Une personne séropositive sous traitement ne transmet pas le VIH, même lors de rapports sexuels non protégés.

Louis de Briant

Rubrique | Entre 4 murs

Piégés entre les murs de leur appartement ou de leur maison, à la ville ou à la campagne, avec ou sans jardin, nos rédacteurs racontent le quotidien de personnes affectées par le Covid-19. Des vies de confinés.

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