Pour les auteurs, le confinement accentue la « maltraitance administrative et sociale »

Droits d’auteur repoussés, salons déprogrammés, interventions en classe annulées : pour les auteurs, le confinement tourne au chemin de croix. Une situation qui s’ajoute à une précarité préexistante, liée au manque de reconnaissance d’un métier vu comme une simple passion.

La main se balade entre les rayons, tandis que le héros furette dans la bibliothèque du palais. Soudain, un carnet se détache d’une étagère : un fantôme vient de voler le journal de bord d’un navire qui a coulé des années plus tôt. Alors que le héros s’apprête à le prendre en chasse, la scène change brusquement, et deux silhouettes se dessinent sur un front de mer, en pleine conversation.

 « Nous les écrivains, on vit un peu par procuration, on fait vivre aux personnages des choses qu’on aimerait vivre », admet Nicolas Delong, confiné chez lui à Paris. Dans la version initiale de son roman, la scène du palais devait mener à une autre scène, dans un lieu fermé. « J’ai décidé de changer à cause du confinement, je me suis dit : “Je vais libérer mes personnages”.»

Pour cet écrivain de 39 ans, qui a déjà publié trois livres à quatre mains, le confinement a surtout des implications créatives. Avec son co-auteur, « on fait davantage attention à ce qu’on a vraiment envie d’écrire, on s’occupe moins de ce qu’on pense que pensent les autres ». Il n’a subi, en revanche, aucun dommage financier lié à son activité d’auteur. N’étant pas écrivain professionnel, l’écriture est pour lui une source de revenus « tout à fait négligeable », explique ce secrétaire animateur de Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT).

Des annulations en cascade

D’autres n’ont pas eu cette chance. Cordélia a plein de projets « au point mort » « La sortie d’un livre a été repoussée d’un mois, et j’ai eu plusieurs dédicaces annulées », décrit-elle. La jeune femme de 27 ans peut heureusement compter sur son emploi dans la communication pour compenser la perte de ses revenus d’autrice, qui représentent « quelques centaines d’euros par an », estime-t-elle.

Il y a trois façons, en temps normal, pour un écrivain de toucher de l’argent : « Une fois à la signature du contrat, une autre fois à la remise du manuscrit, et il y a les droits d’auteur une fois que le livre est sorti, une fois par an », détaille Betty Picciolli, une écrivaine professionnelle de 29 ans. Avec la crise sanitaire, « les livres qui auraient dû sortir en avril vont sortir en mai, explique Cordélia, repoussant d’autant les droits d’auteur. Si les livres qui devaient sortir en mai sortent aussi, il va y avoir un embouteillage. »

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Un auteur peut aussi augmenter ses revenus en intervenant dans les classes ou en donnant des conférences. Il doit également assurer la promotion de ses ouvrages à leur parution. « Quand un livre sort, ce sont des dédicaces, des déplacements, des salons, mais ils sont tous annulés les uns à la suite des autres », déplore Cordélia.

Or, ces « revenus accessoires », comme on les appelle, sont loin d’être anodins : « À chaque fois, c’est 200 euros par-ci, 400 euros par-là, mais c’est ça qui faisait les revenus mensuels. » Une enquête menée par la Ligue des auteurs professionnels établit à 3000 euros la perte moyenne pour les auteurs liée au confinement. Et un afflux salvateur de clients dans les librairies après le 11 mai apparaît complètement illusoire. « Peut-être qu’acheter des livres ne va pas être la priorité », reconnaît Cordélia.

Profession : écrivain. Statut : précaire 

Pour les auteurs, la crise sanitaire s’est greffée sur une précarité préexistante, « un sentiment de paupérisation unanimement partagé par les représentants des artistes-auteurs », assure le rapport Racine, sorti en janvier pour faire le point sur leur situation. 

Le terme « artistes-auteurs » est un terme-parapluie regroupant l’ensemble des métiers de la création, soit 270 000 personnes, des peintres aux compositeurs en passant par les photographes, les illustrateurs ou les écrivains. Ceux liés aux métiers graphiques sont assurés à la MDA, la Maison des artistes ; les autres sont regroupés dans l’Agessa, l’Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs. Si leurs revenus dépassent un certain seuil, ils sont dits « affiliés » ; si non, ils sont « assujettis », soit l’écrasante majorité des artistes-auteurs.

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D’après le rapport Racine, le revenu moyen annuel des artistes-auteurs affiliés, donc ceux vivant le mieux de leur art, était de 23 500 euros en 2017, « pour un montant équivalent à 1,6 SMIC, ce qui est particulièrement faible ». Pour les assujettis assurés à l’Agessa, « 89 % déclaraient des montants de droit inférieurs à 5000 euros par an et 68 % inférieurs à 1000 euros ».

Depuis le 1er janvier 2019, tous les artistes-auteurs sont considérés comme affiliés, alors que les cotisations payées par les assujettis n’ouvraient jusqu’alors à aucun droit. Toutefois, les droits sociaux d’un auteur « dépendent toujours du montant du revenu artistique annuel »précise le site de la Maison des artistes : à moins de 9000 euros par an, « il doit alors avoir sa couverture maladie à travers un autre régime (autre activité professionnelle, pension de retraite, conjoint, protection universelle maladie) et cotise sa retraite proportionnellement à ses revenus ».

Dans l’ancien système, écrivains et compositeurs étaient davantage représentés parmi les assujettis que les affiliés : ils tiraient donc la majeure partie de leur revenus d’une autre activité. La distinction a depuis été supprimée.

Les auteurs, mal connus et mal cernés

Face à la précarité des artistes-auteurs, deux aides financières ont été débloquées en urgence : l’accès au fonds de solidarité, soit une aide défiscalisée de 1500 euros, et un soutien du Centre national du Livre, pouvant aller jusqu’au même montant. Encore faut-il permettre aux artistes-auteurs d’y avoir accès : « On est dans un cas d’urgence où on a besoin d’identifier une profession pour lui venir en aide rapidement, ce qu’on est incapable de faire administrativement », dénonce Samantha Bailly, la présidente de la Ligue des auteurs professionnels.  

Le fonds de solidarité n’était initialement accessible qu’avec un numéro de SIRET, qui identifie les entreprises. Or, tous les artistes-auteurs n’en ont pas. « Une partie est de fait bloquée au moment du formulaire, parce que rien n’est prévu spécifiquement pour nous. » Un décret pris le 16 avril a depuis élargi l’accès au fonds à tous les artistes-auteurs, mais l’épisode est révélateur d’« un passif de maltraitance administrative et sociale », estime Samantha Bailly. En janvier dernier, le rapport Racine révélait que « les artistes-auteurs anciennement assujettis à l’Agessa n’ont jamais été prélevés de cotisations à l’assurance-vieillesse depuis la création de ce régime ». 

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Quant à l’aide d’urgence allouée par le CNL, elle n’est pas plus simple à obtenir, d’après Betty Piccioli : « J’en suis exclue parce qu’il faut au moins avoir publié trois livres, raconte celle qui a lâché le monde politique pour la plume il y a deux ans. Donc tous les jeunes auteurs qui ont moins de trois livres publiés ne sont pas dans le critère ». Depuis le début de la crise, l’écrivaine estime ses pertes à environ 900 euros.

« Je me pose des questions sur mon avenir »

Les plus précaires doivent donc compter sur leurs proches pour s’assurer un niveau de vie décent, à l’image de David, illustrateur et dessinateur de bandes dessinées. « J’ai la chance d’être marié et de bénéficier de cet état grâce aux revenus réguliers de mon mari », raconte-t-il. Dans son cas, les difficultés existaient même avant le confinement. « Je ne peux pas dire que les commandes professionnelles abondent et le statut de dessinateur indépendant ne couvrant aucune aide financière, ma situation est précaire et le confinement n’y change rien. »

Pour les artistes-auteurs interrogés, la crise sanitaire et les tâtonnements du gouvernement sont révélateurs des véritables sentiments de la société à leur égard. « On part d’une vision romantique du créateur, de la créatrice, qui est finalement : “Ce n’est pas vraiment un métier, ils font ça pour le plaisir.” On souffre beaucoup de cet aspect-là », déplore Samantha Bailly.

Confiné entre quatre murs, chacun réfléchit maintenant à sa vocation et à ses rêves. « On peut dire que c’est la précarité de mes droits d’auteur qui m’empêche d’être auteur à temps plein aujourd’hui », reconnaît Nicolas. Malgré les galères, Betty assure ne rien regretter de son choix : « Je l’ai fait en connaissance de cause, je savais déjà les difficultés du métier ». D’autres pourraient bien tourner la page. « La vie d’auteur de BD n’est pas simple et ça ne date pas du confinement, lâche David. À 46 ans bien sonnés, je me pose des questions sur mon avenir dans ce milieu, sur mon plaisir à continuer de dessiner. »

Louis de Briant

Rubrique | Fraîche Info

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