Pour vivre heureux, vivons confinés

POINT DE VUE – Du bonheur d’être chez soi — et quelques conseils pour le perpétuer.

Les rayons du soleil me parviennent à travers les vitres. Moi, indolent, sapé d’un jogging et d’un sweat de circonstance, allers-retours lit canapé, entrecoupés par quelques pauses en cuisine et repas en famille, tantôt muni d’un bouquin, tantôt d’une manette Playstation. Je vis heureux, je suis confiné.

Au réveil, le même rituel, au fond du lit, smartphone en main, les yeux collants qui s’écarquillent péniblement. Troublés par la lumière matinale, ils comptent tant bien que mal sur l’écran les articles du jour rapport au Covid-19. Dix-huit hier dans la newsletter « À la Une » du Monde. De mémoire de confiné, c’est presque un record. Alors comme chaque matin, le même rituel : scroller, éviter, scroller, espérer. Espérer autre chose, le temps de quelques lignes (petite perle ici).

Mais impossible de couper totalement Twitter, journaux, chaînes d’infos, la douce routine entravée par cette foule d’experts en infectiologie qui réclament les têtes des dirigeants, par cet article Pourquoi nous relisons la Peste d’Albert Camus, par cette infirmière en larmes au JT… La machine à anxiété prospère.

Chez moi donc, le calme relatif, rompu par les quelques infos qui franchissent le cocon et jouent les perturbations. Autour, la tranquillité absolue : les oiseaux gazouillent alors que de l’autre côté de la Manche des boucs squattent les zones résidentielles, bouffent les buissons soigneusement taillés par ces messieurs anglais scotchés, impuissants, à leurs fenêtres, et partout les eaux respirent, leur bleu se débarrasse de ses teintes gasoilinées, et partout la chape de pollution qui emplit le ciel des grandes villes s’évanouit…

L’humanité flirte avec les engagements de la COP21 grâce à un virus échappé de l’usine du monde. L’extrême gauche l’a rêvée, la décroissance est actée : tout le monde — ou presque — pour s’accorder sur le fait qu’en faire moins, c’est mieux. Ça ne durera pas. Les 750 milliards de la BCE chiffrent à vingt-et-un jours la durée du battement acceptable.

Vingt-et-un jours pour vivre heureux confinés et tenter de déconnecter. Télétravail la belle invention, l’employé sous perfusion informatique, la tutelle du patron jusqu’au fond de la campagne éculée, jusqu’à l’infime recoin du placard à balais d’une piaule de trente mètres carrés. La data prospère, ça pollue qu’on nous dit… Et la consommation des réseaux sociaux suit la courbe du virus : +61%.

Tout le malheur de l’homme moderne est de ne pas demeurer en mode ne pas déranger, pour paraphraser Pascal. L’introspection, le repli sur soi remisé, sur la toile, le divertissement continu. Son penchant, la surveillance. Le gouvernement français — pardon Orange — traque les Parisiens qui fuient la capitale des bouchons. Les drones zieutent par les cieux les réfractaires à l’immobilisme. Derrière l’écran, on relève ces infos comme si de rien était : un petit commentaire d’indignation par ci, un compteur de likes qui explose par là, contenu suivant s’il vous plaît.

Alors terminé le Google Doc, l’Iphone en mode avion… Trêve au bougisme, à cette injonction à faire. Les Français sont immobilisés par un gouvernement En marche! — oui je l’ai lu quelque part : occasion à saisir. Plus de mobilité perpétuelle, prière de rester à un kilomètre de votre maison, d’annuler ce stage si indispensable à l’autre bout du monde. La « Start up nation » attendra : pour moi les bons petits plats, le temps passé avec les proches, les bouquins, les jeux vidéo… Je suis en guerre.

Pierre-Henri Girard-Claudon

Rubrique | Fraîche Info

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