Pourquoi ne produit-on (presque) plus de masques en France ?

La crise du COVID-19 restera aussi comme celle des masques. Sur ce terrain, la France a acté depuis longtemps qu’ils seraient produits à l’étranger. 

Où sont passés les masques ? Image libre de droits, Pexels

La montée en puissance pénible d’industriels français combinée aux efforts d’une partie de la population ne pouvait occulter le phénomène : pour avoir des masques en ces temps de Covid-19, mieux valait se tourner vers les importations, s’en remettre à ces avions cargos venus de Chine. Avec treize millions de masques produits par mois en temps normal, la bataille était perdue d’avance. Il en fallait près de quatre fois plus pour les seuls soignants.

Alors pourquoi ne produit-on pas assez de masques en France ? La réponse se trouve au tournant des années 1970, aux sources des phénomènes de mondialisation et de tertiarisation – orientation vers une société de services – des économies occidentales. « Les années de la présidence Pompidou correspondent au début de la mise en place du monde actuel » affirme ainsi l’historien George-Henri Soutou en conclusion d’un colloque de 2001 sur la mutation économique de l’Occident

Le monde d’avant

1970. Alors qu’elle héberge plus de 5% de la production mondiale, la France peut se targuer d’être une puissance industrielle – un rapport de l’Hudson Institute prévoit même qu’elle va dépasser l’Allemagne ! Près d’un Français sur trois travaille dans l’industrie que ce soit dans les bassins miniers (plus pour longtemps) , dans des usines dédiées à la fabrication de pièces mécaniques ou à la fonte des métaux, dans le textile, le cuir… une main d’oeuvre disposée à produire des masques.

Le contexte mondial change. Le coût de l’énergie explose sous l’influence des deux chocs pétroliers, de 3 à 11 dollars en 1973, de 11 à 40, six ans plus tard. Les pays émergents s’immiscent sur la scène internationale : en cassant les prix ils viennent concurrencer les industries traditionnelles. Le contexte leur est favorable avec l’ouverture et l’abaissement des droits de douane sous l’influence des politiques du GATT (ancêtre de l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce). Quant au système monétaire mis en place par les accords de Bretton Woods, il vole en éclats. Avec la fin de la parité or-dollar, c’est le début de la fluctuation des monnaies : le Franc est dévalué régulièrement pour conserver sa compétitivité prix.

La désindustrialisation c’est aussi la fin des cheminées, image libre de droits, Pexels

Une nouvelle donne qui chamboule l’emploi industriel dans les sociétés occidentales : en 1974, pour la première fois, la population industrielle française décroît. Cinquante ans plus tard, seulement 13,8% des français travaillent dans l’industrie et assurent moins de 2% de la production mondiale. La part de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale est divisée par deux.

Évolution subie ? Pas totalement. Les économies développées tendent à se tertiariser : avec l’augmentation de leur niveau de vie, les populations sont plus friandes en services. Aussi, on y retrouve une partie de l’emploi industriel perdu. Une partie seulement… En mars 2011, la Cour des comptes rappelle que le chômage durable en France est lié au manque d’emplois industriels.

Les rois du gamme ?

Tirer de ces données la conclusion de l’échec des politiques industrielles serait simpliste. Car ces dernières ont dû faire avec une composante : produire en France a un coût. Exit les masques et l’industrie lourde, place à la politique de « créneaux ». Plus question de jouer sur tous les tableaux mais de se spécialiser dans des secteurs dont la haute valeur ajoutée permet d’absorber les coûts de production. Expert en Histoire industrielle, le Professeur Hau rembobine : 

« C’est Raymond Barre qui, en tant que premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing, préconise la politique de créneaux. Il dit qu’au lieu de produire tout l’acier, il vaut mieux en acheter une partie à l’extérieur, là où il est plutôt bon marché, et fabriquer des produits très élaborés en acier. Monter en gamme ! Il ne faut plus occuper toute une chaîne de valeur mais en prendre la partie la mieux rémunérée. »

Monter en gamme, dont acte. L’idée rencontre une difficulté structurelle, la main d’oeuvre française étant alors globalement peu qualifiée et donc pas adaptée à ces nouvelles exigences. S’y ajoutent les revirements politiques. Tout juste élu, François Mitterrand nationalise certains secteurs en difficultés comme la sidérurgie lorraine.

« En 1981, la gauche revient à une politique de filières où aucun secteur n’est condamné, rappelle Michel Hau. On revient à une industrie lourde. L’essentiel des fonds destinés à l’industrie à cette époque ne va pas vers l’électronique mais vers l’acier (58,3% des fonds pour l’industrie sont versés à la sidérurgie entre 1981 et 1986, NDLR). Au même moment, le Japon décide de laisser la sidérurgie à la Corée du Sud où les salaires sont moins élevés, et donne des sommes considérables à la création d’une industrie de composants et d’ordinateurs. » 

Pour les dirigeants français de l’époque, le calcul électoral est vite fait : plus de cinq millions de personnes travaillent encore dans l’industrie. En plus des nationalisations, l’Etat finance les retraites anticipées pour un grand nombre de salariés dont l’emploi est supprimé, parfois dès 50 ans. 

La paix sociale préservée et, à la fin de l’histoire, le niveau de gamme de l’industrie toujours pas assez élevé. Ce niveau de gamme se mesure par le calcul de l’élasticité prix. Comprendre l’aptitude qu’a une entreprise à maintenir un niveau de production stable sans rogner sur ses marges. Plus l’élasticité prix est faible, plus le niveau de gamme est élevé. Les économistes Patrick Artus et Sylvain Broyer établissent en 2013 une élasticité prix « presque deux fois plus élevée en France (0,74) qu’en Allemagne (0,43) ». Ils en analysent les conséquences :

« L’industrie française rogne sur ses marges pour préserver une compétitivité prix vis-à-vis de la concurrence accrue de pays à faibles coûts salariaux. Mais en contraignant ses capacités d’autofinancement, la baisse des marges freine l’investissement et la montée en gamme qui caractérise la trajectoire empruntée par l’industrie allemande. »

Si ce constat est posé en 2013, c’est que les années 2000 n’ont rien arrangé. Les causes sont assez similaires à celles pointées trente ans plus tôt et listées dans un rapport de l’Assemblée nationale en 2004. « La montée en puissance de la Chine, l’élargissement de l’Union européenne à l’Europe de l’Est, le montant de la dette publique, l’affaiblissement du potentiel de recherche, la financiarisation de l’économie et les rigidités du droit du travail se conjuguent pour enrayer l’activité industrielle sur notre territoire. » Côté effets, est questionnée « la validité de notre modèle économique et social dans un monde en constante évolution. »

Résultat : entre 1974 et 1996, plus de trois millions d’emplois industriels sont détruits. 500 000 viennent s’ajouter entre 2002 et 2008. Déclin inexorable ?

Gallois ou repli sur soi ? 

2012, on croit au changement. L’industriel Louis Gallois, remet vingt-deux propositions au gouvernement Ayrault pour « rompre le cercle vicieux ». L’échec de la montée en gamme relève de causes structurelles : sont incriminés le « poids de la fiscalité lié au niveau élevé des dépenses publiques », « le « millefeuille administratif » », « le culte de la réglementation », l’investissement en recherche pas assez développé en raison d’un déficit de l’investissement privé, le manque de capacité d’auto-financement des entreprises, le nombre insuffisant de PME…

Les pistes pour le redressement augurent d’une politique pro-investissement. Il faut « [décharger] le travail dans l’entreprise du poids du financement d’une partie des prestations sociales » en « transférant une partie significative des charges sociales (…) vers la fiscalité et la réduction des dépenses publiques ». En accouchera le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), une inflexion importante car depuis 1945 et la création de la Sécurité sociale, le coût de la politique sociale est porté essentiellement par les entreprises. Importante, mais pas tout à fait nouvelle :

« Il y a eu à partir de 1986 des efforts considérables pour reprendre du poil de la bête, tempère le Professeur Hau. Michel Rocard a créée la CSG (en 1991, NDLR) : c’est la première tentative sérieuse pour faire financer une partie plus importante de l’État-providence non plus par les entreprises mais par les ménages. » 

Depuis, une kyrielle de réformes ont tenté d’accélérer la remontée en gamme : marché du travail, impôt sur la fortune, création d’une banque publique pour soutenir les PME, maintien du Crédit impôt recherche… Le tout en tentant de préserver le modèle social français.

Relocaliser, l’avenir ?

Relocaliser, la panacée ? 

Aucune réforme n’a prévu en revanche de relancer une filière des masques, pas plus que de relocaliser la production envolée avec la nouvelle répartition de la chaîne de valeur. Et au rapport parlementaire de 2004 d’enterrer l’idée :

« Derrière ce débat apparaît en filigrane une tentation protectionniste, difficile à mettre en oeuvre dès lors qu’un pays comme la France annonce publiquement qu’il met tout en oeuvre pour être ouvert et attractif. Un simple chiffre condamne sans appel cette tentation : 25 % des salariés français doivent leur emploi aux exportations. »

C’est encore plus vrai quinze ans plus tard. 

Fin avril, en pleine crise du Covid-19, Olivier Véran promet « bientôt (…) une production d’environ dix-sept millions de masques par semaine en France. » Pour le reste, il faudra encore compter sur les avions cargos venus de Chine.

Pierre-Henri Girard-Claudon

Rubrique | M. & Mme Dow-Jones

Le monde s’organise autrement, le commerce se fige, mais la planète économie a pour impératif de continuer à tourner : c’est toute la problématique à laquelle s’intéressent nos journalistes dans cette rubrique.

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