Premier jour du déconfinement, lettre d’une mère à ses filles : « Et les heures sans vous recommenceront »

Stéphanie Bascou écrit une lettre à ses deux filles qui retournent, ce lundi 11 mai 2020, chez leur assistante maternelle. Elle raconte ce premier jour de déconfinement qui sonne la fin d’un congé maternité étrange et fusionnel.

Musique : Wavecont, www.wavecont.com/free-download

Lille, le 11 mai 2020

À vous, mes bouées de sauvetage, mes lumières, mes princesses, mes filles.

Aujourd’hui, lundi 11 mai, sonne la fin du confinement, la fin de ce temps, la fin de cet arrêt forcé.

Un temps à la saveur d’un congé maternité imprévu, un entre deux où vous et moi nous fûmes à nouveau une.

À vous qui m’avez empêchée de devenir folle, qui m’avez fait lever, qui m’avez fait courir, qui m’avaient fait dormir,

À vous qui m’avaient vue épuisée d’être une mère, une mère à temps plein, exclusive, une mère comme je ne l’ai jamais été.

Aujourd’hui, vous retournez chez votre nounou.

J’ai attendu ce jour, je l’ai rêvé, je l’ai appelé, comme une libération qui arriverait. Je me disais qu’il fallait tenir jusque là. Tenir.

Mais maintenant que nous sommes devant notre porte d’entrée, mon cœur me serre.

C’est fini ? Ces étranges vacances sont finies ?

Les doutes m’assaillent. Saurai-je vous protéger du monde extérieur ? Est-ce sûr ? Ne devrions-nous pas attendre un peu ?

Mais nous sommes sortis, et dans la rue, vous marchez côte à côte. Toi, la plus grande, tu t’émerveilles de tout. Du camion poubelle. Des masques des gens que nous croisons. Du mouchoir sale par terre qu’il ne faut pas toucher. Et juste de la vie qui est enfin bruyante. Tu ne fais que montrer du doigt, t’arrêter. Parler. Et prononcer des mots pour la première fois.

Toi, la plus petite, tu marches encore de ce pas non assuré de celle qui vient d’apprendre à marcher. Des pas tendres et nouveaux, trop hachés, trop rapprochés, trop lourds. Tu me donnes ta petite main que je serre fort. Je te dis que tout ira bien, et tu me regardes, l’air grave. Tu es aussi émue que moi.

Nous aurons six cent mètres à parcourir. Je prendrai tout mon temps. Je n’inventerai pas, pour cette fois, des jeux de course pour aller plus vite. Pour ne pas s’arrêter, pour être à l’heure. Je prendrai mon temps.

Et les semaines de confinement repasseront dans ma tête. Les premières pleines d’angoisse. Les insomnies. Moi, assommée le soir, par ma journée de mère : m’occuper de vous, de la cuisine, de la maison, sans jamais s’arrêter, comme une bête de somme. Sans penser au monde qui s’est figé. Aux gens qui meurent. Et à ceux qui continuent en silence.

Je repenserai à toutes ces fois où on a vécu des moments hors du temps. Les vocalises en plein milieu d’un repas. Les séances de sport. Les histoires du soir. Ces après-midis où on a fait des trous dans la terre. Où on a arrosé. Où on a planté des graines qui n’ont jamais poussé.

Je repenserai à vos cauchemars. À vos peurs des chats et des applaudissements du 20h. À votre joie de voir d’autres êtres humains, les voisins, les visages des livreurs de Chronodrive. De plus en plus couverts au fil des semaines.

Je repenserai à ces tempêtes du début. Ces cris, ces colères. Nous avons fini par nous habituer. Nous apprivoiser. Par réussir à être à quatre, 24h/24, une famille confinée. Sans nous détester.

Puis je vous laisserai chez votre nounou, à bonne distance de sa porte d’entrée. Vous ferez quelques aller-retours entre elle et moi avant de passer le palier de sa porte.

Je vous serrerai une dernière fois contre moi, l’une après l’autre. La porte se refermera.

Et les heures sans vous recommenceront.

Je reparcourerai ces 600 mètres en sens inverse. Le trajet sera plus court, plus vide et plus triste.

À la maison, près de l’entrée, je retrouverai toutes mes casquettes. Toutes celles que j’ai laissées, le 17 mars, au pas de ma porte. Je soufflerai la poussière sur celle de femme, de copine, de future journaliste, de lectrice, et sur toutes les autres que je superposai avant le confinement avec plus ou moins de brio. Je les remettrai une à une sur ma tête, au-dessus de la casquette de mère qui deviendra moins omniprésente, moins étouffante, moins enivrante.

Et la journée passera à cent à l’heure.

Ce soir, je serai impatiente de vous retrouver. De vous serrer. De vous respirer.

Votre mère, qui vous aime.

Stéphanie Bascou

Rubrique | Fraîche Info

Piégés entre les murs de leur jolie école toute de briques vêtue, nos rédacteurs assurent en live le suivi de l’actu française et internationale.

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