Quand 1,8 million de personnes font semblant d’être des fourmis sur Facebook

Les abonnements à des groupes de jeux de rôle sur Facebook ont connu un grand succès depuis le début de l’épidémie. Mais derrière ces groupes, tous plus absurdes les uns que les autres, se cache une explication tout à fait sérieuse.

Depuis début mars, un groupe privé sur Facebook, qui s’appelle « Un groupe où nous prétendons tous être des fourmis dans une colonie », est passé de 100 000 membres à plus de 1,8 million en moins de deux mois, selon son créateur, Tyrese Childs dans un article publié dans NBC News. Et le nombre de personnes en attente de rejoindre ce groupe ne fait qu’augmenter. « Nous avons même dû embaucher plusieurs personnes afin de modérer les posts », explique le créateur, étudiant dans le Dakota du Nord, aux États-Unis.

Le concept est simple : les membres du groupe publient des photos, vidéos, et des memes sur les fourmis. Les règles du jeu sont strictes : être respectueux envers les autres membres-fourmis, servir la Reine fourmi fictive (le mot « Reine » doit toujours débuter par une majuscule) et ne jamais discuter de politique ou de problèmes humains.

Une fois acceptés par les modérateurs, les utilisateurs jouent le rôle de fourmi en postant du point de vue d’une fourmi dans une vaste colonie. La plupart des posts sur ce groupe consistent en des photos ou memes de nourriture avec comme légende : « Aidez-moi à apporter cette nourriture pour la Reine ! ». Des milliers de membres commentent ensuite  « AIDER » ou encore « SOULEVER ». 

Un exemple d’un post d’utilisateur dans le groupe Facebook

« Je suis fatigué d’apporter de la nourriture à la reine pour justifier mon existence », écrit un membre. « Quand est-ce que ça se termine ? Quand verrai-je la valeur de mon travail ? » Des centaines de commentaires affluent pour lui rappeler qu’il est là pour servir la Reine, et qu’il ferait bien de se remettre au travail.

Les jeux de rôle et leurs bienfaits thérapeutiques

« Je pense que j’ai rejoint ce groupe et plusieurs autres car ils avaient l’air curieux et amusants. Dans cette période très stressante pour moi, je voulais voir plus de posts positifs s’afficher sur mon fil Facebook », nous explique Oona Killcommons, comédienne et technicienne de théâtre basée à Seattle, aux États-Unis.

Le constat est similaire pour Nicolas Ayachi, journaliste radio : « Il y a quelque chose de rassurant à se retrouver dans un groupe sans grand sens. Vu l’absurdité de la période, ça donne un léger sens de communauté, on se retrouve à soutenir nos camarades fourmis, à détester les fourmiliers sans trop savoir pourquoi. » Le contenu le plus mémorable ? « Un post où une fourmi demandait si son amour avec un fourmilier était possible ou non. C’était du drame shakespearien et ça m’a fait beaucoup rire. »

Alors que ces groupes peuvent paraître ridicules et anodins pour certains, leur succès ne surprend pas Michael Stora, psychologue et co-fondateur de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines. « Les gens adorent jouer aux jeux, car ça leur permet d’avoir une main-mise sur quelque chose qui leur échappe. Pendant la pandémie, nous n’étions plus en contrôle de nos vies. » Ces groupes révèlent des mécanismes de défense face à l’ennui et au stress qu’on a pu ressentir pendant la pandémie de coronavirus : l’humour, la créativité et le second degré. Des défenses classiques en « temps de guerre », selon Michael Stora.

Fondé en juin 2019, le groupe avait plusieurs milliers de membres jusqu’au jour de l’annonce du confinement. Alors que le déconfinement est entré en vigueur dans plusieurs pays, les nombre de membres n’a cessé d’augmenter. Comment expliquer le fait que les membres continuent d’interagir alors que beaucoup ne sont plus confinés ? « Ça ne m’étonne pas que beaucoup cherchent à y rester, car le jeu peut être très addictif. Quand on voit les liens forts qui peuvent se former sur Internet, ça peut expliquer pourquoi les personnes continuent à être actives dans ces groupes », explique Michael Stora.

À ce jour, il existe une centaine de groupes de ce type sur Facebook. Prétendre être des pingouins sur une banquise ou encore des collègues travaillant dans le même bureau. Il y en a pour tous les goûts et toutes les envies afin de vous permettre de vous détendre et de rigoler un peu pendant cette période déconcertante.

Sophia Khatsenkova

Rubrique | Entre 4 murs

Piégés entre les murs de leur appartement ou de leur maison, à la ville ou à la campagne, avec ou sans jardin, nos rédacteurs racontent le quotidien de personnes affectées par le Covid-19. Des vies de confinés.

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